A vrai dire, il conviendrait d’écrire « compétences », tellement il nous semble évident qu’une compétence ne saurait être isolée. Pour faire ceci ou cela, des compétences sont nécessaires, plus grand sera leur nombre, mieux cela vaudra. A l’inverse, accrocher un « s » à « culture » relève presque de la duplicité. 

Car un individu est riche de SES compétences et de SA culture. La culture a ceci de particulier qu’elle procède par symbiose et osmose. Je me nourris de la culture des autres mais ce que j’en absorbe diffuse en moi et m’imprègne. Ma culture est une résultante mais elle reste unique, intégrée, en perpétuelle évolution. Je n’ai pas deux cultures sauf à être schizophrène. (Cependant, d’origine alsacienne, je suis nourri par deux cultures, lesquelles cherchent peut-être encore leur osmose).

La compétence, elle, a partie liée avec la technologie. Le maniement des armes à feu exige d’autres compétences que celui des armes blanches, de même pour le maniement des armes de dissuasion par rapport aux armes à feu. En revanche, apprécier les raisons pour lesquelles se servir d’armes blanches, à feu, voire dissuasives, cela relève de la culture. Il faut beaucoup de culture pour ne pas faire n’importe quoi avec n’importe quelles armes.

La compétence procède de l’acquisition, de la capitalisation. La culture, elle, s’intéresse à l’usage et l’emploi : quoi faire avec ce que j’ai acquis. Construire des ponts, des écoles, d’autres armes ? Acquérir des bijoux ? Une montre Breitling au bras ne donne pas une heure de meilleure qualité. Il faut avoir singulièrement peu de culture pour y voir autre chose qu’un signe extérieur de richesse. Il faut avoir beaucoup de vanité pour feindre de l’ignorer. L’absence de culture permet-elle à la vanité et à d’autres fleurs vénéneuses de répandre leur parfum ?

Une somme de compétences produit-elle une culture ? Privé de chef, un orchestre sait-il interpréter une symphonie ? Et nul ne s’improvise chef qui n’ait longtemps ruminé la musique, les instruments et la composition. 

Les compétences à l’inverse se peuvent fragmenter. Une compétence est la somme de compétences élémentaires, lesquelles sont les sommes de compétences atomiques. Plus on va vers l’infiniment petit, plus on va vers l’interchangeable voire l’impersonnel. Le rêve du management idéal est de parvenir aux briques élémentaires et d’en modéliser les acquisitions. Les compétences, dès lors, changent d’endroit. Elles ne sont plus dans la tête des gens (un peu plus, je me risquais à l’emploi de ce mot suranné : l’âme). Elles trouvent refuge dans les disques durs et il suffit dès lors d’un clique de souris … Un autre clique de souris, maousse, parviendra à « charger » de grande quantité de compétences en quelques secondes. La culture aura-t-elle suivi pour autant ?

Que l’on puisse instrumentaliser et fragmenter les compétences est une prouesse à mettre sur le compte des technologies. Mais croire que l’on puisse les « charger » en si peu de temps, en « zappant » cette longue période de maturation nécessaire à l’appropriation du savoir-faire, du doigté, de la mesure, du jugement, du discernement, du recul…, cela relève d’une prodigieuse absence de culture. 

La culture ? Au fait, où était-elle passée ?

Ah oui, la culture, c’est quoi ce truc ? Oui, vous savez ce truc qui évite de faire n’importe quoi, qui permet de fignoler, de livrer du bel ouvrage, qui évite d’envoyer les superbolides dans le décor, de fabriquer une presse rien que pour écraser une noix, de construire des bagnoles quand les vélos suffisent, de reconnaître le beau, de mettre des formes en place pour contenir la barbarie (Benjamin Constant), qui invite à écouter les vieux cons plutôt que refaire les mêmes conneries de génération en génération … Bon, je m’égare, il est temps qu’on me télécharge des compétences moins bavardes !

 

(cf Alberto Moravia : Pour gagner de l’argent il faut une compétence, pour le dépenser il faut une culture)

 

 

 

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