tati_le_facteur

Dans ma vie professionnelle, il m’est donné d’assister à un certain nombre de réunions publiques et institutionnelles concernant des questions d’aménagement du territoire. Ma réserve m’interdit d’en préciser la nature (n’offensons pas César) bien que mon irrévérence ait à en souffrir.

N’en relevons pas moins les contradictions et surtout cette petite ritournelle qui agit un peu à la manière d’une pensée unique, je veux parler de la mobilité. Car tous les débats préalables partent de ce postulat : l’aménagement du territoire répond à des besoins de mobilité croissante.

La mobilité, qu’est-ce ? Il y a celle des hommes qui parcourent en moyenne une dizaine de kms, matin et soi, pour se rendre de leur domicile à leur travail et en revenir. Il y a celle des hommes qui se rendent de la province vers la capitale pour y entendre de nouvelles orientations stratégiques. Il y a celle des hommes qui parcourent plusieurs fuseaux horaires pour trouver exotisme et dépaysement. En plus de celles des hommes, il y a la mobilité des marchandises, dont les composants sont fabriqués ici, assemblées là, mises en vente ailleurs encore. Cette mobilité s’accélère, en ce qu’elle touche un nombre grandissant d’hommes, en ce que les hommes qu’elle touche se déplacent plus souvent et de plus en plus loin.

Venons en à présent au postulat : celui-ci consiste dans l’affirmation qu’il ne saurait en être qu’ainsi, que la mobilité ne fait que croître, que les besoins qui sous-tendent cette mobilité sont en croissance irréversible et irrécusable. C’est du moins ce que j’entends à longueur de discours, par des intervenants qui, souvent, se lassent de leurs propres répétitions.

On avait cru que l’écologie (notamment la nécessité de mettre un frein à l’usage croissant de l’énergie fossile) modifierait ce postulat, que de l’impérieuse nécessité de se déplacer nous passerions à l’impérieuse nécessité de la rareté. Que l’on se rassure (sic), il n’en est rien, nous n’en demeurons pas moins mobiles, a contrario nous serons éco-mobiles. Ouf, l’ensemble des raisons pour lesquelles nous nous déplaçons n’est pas remis en cause, en revanche nous ferons des efforts (parfois pathétiquement dérisoires) pour réaliser de façon plus éco-logique les déplacements que nous imposent toutes nos bonnes raisons de le faire. (Je ne sais pas si vous me suivez, mais ça fait partie du fonctionnement du postulat, lequel consiste à tourner en rond, à rappeler sans cesse …)

Prenons un exemple : il est stratégique qu’en Europe nous puissions consommer des fraises en toutes saisons, c’est vital, qui plus est, c’est un acquis de la civilisation. Voilà pour le postulat. Manque de chance on ne sait produire des fraises que dans les pays du sud. Corollaire : IL FAUT des moyens de communication, terrestres, à gros débit,transcontinentaux, pour transporter les fraises là où on les consomme. Cela aussi fait partie du postulat.

Prenons un autre exemple : IL FAUT que les élites locales puissent se rendre rapidement à Paris, c’est hautement stratégique. Que l’on puisse donner aux élites locales une autonomie suffisante (régionalisation, décentralisation, ralentissement des réflexes jacobins …) relève de la vue de l’esprit, même si cette autonomie était de nature à réduire considérablement les besoins de mobilité.

Pour ceux qui resteraient dubitatifs, l’histoire et la laborieuse sortie de l’obscurité moyenâgeuse sontappelées à la rescousse. En ouvrant la route de la soie, Marco Polo a ouvert le premier lien entre l’occident et l’extrême orient. Le retour de la paix à l’issue de la guerre de cent ans a permis le rétablissement de voies de communication sûres, l’essor du commerce et, partant, celui de la culture et des arts. La Renaissance, l’humanisme, etc… reconnaissent leur dette envers le commerce et, par extension, envers le postulat général de la mobilité.

Mais nous sommes à l’orée du XXI ème siècle, qui plus est, nous disposons de la mobilité virtuelle (internet …) Ce qui était vrai à la fin du Moyen Age n’est peut-être plus vrai aujourd’hui !

Pour terminer, je voudrai questionner le concept en lui-même. Avons-nous réellement besoin de toutes ces choses dont nous croyons avoir tant besoin ? Les bouddhistes prétendent qu’il faut un toit pour dormir et un bol pour manger. Cette vision –allégorique – est simpliste car il faut beaucoup d’autres choses, parmi lesquelles je range l’information et la culture (que permet précisément la mobilité). En revanche je suis certain que le fait de manger des fraises en hiver n’est d’aucune nécessité. Des pommes, même légèrement fripées, feront l’affaire. Et je laisse à mes détracteurs le soin de faire ma caricature en consommateur frugal.

La mobilité apparaît comme liée à un ensemble de besoins dont la nécessité, pour bon nombre, ne résiste pas à l’analyse. Mobilité, besoins, les deux termes s’associent au sein du postulat. Ils en induisent un autre : ailleurs. Les besoins sous-tendent une mobilité qui pousse à chercher les satisfactions ailleurs, plus loin, plus tard. Les besoins érigés en postulats nous éloignent d’ici et maintenant. Du reste, de quoi avons-nous réellement besoin ? D’amour et d’eau fraîche, prétendent les amoureux. A bien prendre les choses, les amoureux commettent un abus de langage, car en réalité ils ne parlent pas de besoin mais de désir.

Le désir conduit à l’ici et maintenant, sans fraises en hiver mais avec de l’eau fraîche, dans un temps présent (presque) im-mobile et pourvu de besoins (raisonnables). L’accomplissement du désir conduit à une sorte de bonheur im-mobile. Je vous laisse imaginer à quoi sont réduits ceux qui en restent à la satisfaction, toujours compulsive et addictive, des seuls besoins.

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