salon 18eme

Il y a d’un côté les apparences, les convenances, le droit positif, le protocole, l’étiquette, la mesure, l’intelligence, les formes, de l’autre, les sentiments, les secrets, la violence, le droit naturel, l’instinct, l’intuition. Le XVIIIème avait sa manière particulière de gérer cette dichotomie, d’équilibrer et d’harmoniser les contradictions. Et la manière si particulière de ce siècle là nous permettra de comprendre comment s’y prend le siècle dans lequel nous vivons.

L’essentiel de l’esprit (très français) du XVIIIème se résume peut-être dans ce mot de Constant : les formes préservent de la barbarie.

Le postulat de base est accablant, n’en déplaise à Rousseau : l’homme est un loup pour l’homme.  Ainsi l'affirmait Hobbes. La faute en est aux sentiments, violents par nature. Qu’à cela ne tienne, tenons-les cachés, sont convenus de dire les plus fins esprits. Nous ne pouvons pas empêcher les sentiments d’être violents mais nous pouvons les empêcher de se donner en spectacle. La violence autant que les emportements de l’amour s’exercent hors de la sphère publique, où leur présence serait inconvenante, schocking ! Un gentilhomme détournait les yeux.

La Révolution Française mit fin à la fois à l’Ancien Régime mais aussi à l’ordre mesuré des choses. Le romantisme s’est emparé de la place laissée vide, revendiquant cette violence de sentiment que son aîné avait condamné.

Avec le romantisme vient aussi son frère cadet, l’esprit positif et technicien, lequel trouve, dans les mécanismes de sa propre discipline, des fins en soi.

Les mariages n’en sont pas plus heureux, mais les cocus font les frais des vaudevilles là où le classicisme leur destinait une tragédie. On s’accoutume à rire de ce qui n’est pas si drôle que ça. Le malheur de quelques uns fait les choux gras de tous ceux qui s’ennuient. Dans Courteline et Feydeau il y a déjà du paparazzi, de la presse people.

La grande affaire désormais c’est la traque du secret. Montrez ce que vous cachez. Cela sent son petit commissaire politique soupçonnant, dans chaque miette soustraite, un complot en préparation.

D’une certaine façon, le XVIIIème voyait une vertu dans l’étanchéité entre le privé et le public. Pour notre siècle en revanche, tout est susceptible de devenir public un jour ou l’autre. Les entreprises organisent le travail à domicile et l’astreinte permanente. Nulle parole ne peut-être dite sans risque que la web-city ne s’en empare par le biais d’une vidéo amateur. Cette perméabilité (entre public et privé) n’est cependant possible que grâce à la puissance et l’omniprésence des médias, à partir desquels se dessine la ligne de fracture. Il y a d’une part ce qui est véhiculé par les médias et qui seul vaut, d’autre part ce qui ne vaut rien parce que non véhiculé par les médias. Et les médias jugent, encensent et condamnent en osmose avec l’opinion qu’ils sont censés informer. A la télévision, cette mission appartient encore à des journalistes. Sur le web, c’est l’opinion elle-même qui se commet.

Cela nous donne une sorte de soupe opinionesque qui fixe les normes du convenable et de l’inconvenant, qui distribue les gifles et les gratifications, dans un jeu où tous les coups ou presque sont permis.

Le XVIIIème voulait contenir les sentiments dont il savait la violence. Il a pour cela inventé l’art de vivre : on aimait en secret et on mourrait avec dignité. Le XXIème pèse les choses et les hommes à la jauge de l’audimat. Il traque les secrets pour mieux exalter les sentiments dont il se nourrit du spectacle des émotions. Si au XVIIIème siècle, les formes préservaient de la barbarie, au XXIème, les vessies de la com nous dissimule ce qui nous reste de lanternes.