Je viens de parcourir un petit manuel de philosophie didactique à l’usage des lycéens de terminale : « Faut-il tolérer toutes les idées ?(chez Milan)». Il y est question de tolérance et d’intolérance, de différence, d’indifférence et de différences. Apologie de la tolérance et aporie du concept : un esprit tolérant doit en théorie admettre toutes les idées même celles des intolérants, sauf à s’avouer lui-même intolérant. Pour éclairer ce paradoxe, Descartes, Montaigne et Kant him-self sont appelés à la rescousse, hélas sans grand résultat : on ne peut pas décréter une fois pour toutes ce qui est tolérable et ce qui ne l’est pas. L’auteur parvient in fine à un laborieux compromis sur la nécessité de débattre au préalable : qu’est ce qui est discutable et qu’est ce qui ne l’est pas, trouver le seuil au-delà duquel on considère que « les bornes sont passées » …

Mais quelles bornes ? L’auteur ne le dit pas, il laisse les lycéens, gavés de vidéos et de mangas manichéennes, face à leur vertige philosophique. Certes, je conçois qu’un théoricien de la tolérance s’abstienne de dire comment et où les bornes sont posées mais un peu de courage eut été le bienvenu dans ce débat où seuls les arguments sont complexes (quand les intuitions sont simples).

Pour illustrer cela, prenons l’exemple du conflit des générations et des sempiternelles querelles qui opposent adultes et adolescents. Là aussi, pris au pied de la lettre, l’esprit de tolérance commande aux parents de comprendre la différence de leur progéniture. Forts de ce principe, nombre d’adultes préfèrent regarder leurs enfants verser dans la différence de la drogue ou de la soft-délinquance, plutôt que de prendre le risque de l’accusation d’intolérance.

Cependant le bon sens nous dit ceci : à un moment donné il faut arrêter de discuter et commencer à contraindre. Mais cela suppose de prendre en considération un concept qui manque cruellement dans le petit ouvrage de notre maître philosophe : celui de l’autorité. A un moment donné du débat, celui qui est investi de l’autorité lève la main et tranche, n’en déplaise à l’esprit de tolérance. L’autorité définit l’emplacement des bornes, cela fut-il injuste. « Vérité en deçà des Pyrénées, mensonge au-delà » disait Pascal. Cet aphorisme sous-entend l’existence de contrées, différentes, et à l’intérieur de celles-ci une autorité, fut-ce celle du peuple à défaut d’être celle du monarque, pour en rappeler les règles, us, coutumes et lois. La seule tolérance reste alors celle de l’hospitalité et de la civilité. 

Sans le concept d’autorité (et de son inévitable arbitraire, je le concède) impossible de fonder les bornes, lesquelles restent alors fondamentalement mouvantes, au gré des pressions que les groupes et communautés exercent pour les repousser vers l’autre camp. Hélas le concept d’autorité nous ramène à Hobbes et à son paradigme de « l’homme est un loup pour l’homme », intolérable pour un esprit qui se prétend héritier des Lumières. Et derrière l’idée d’autorité il y a l’idée d’Etat, mais aussi celle de politique et de cupidité. Il échappe sans doute à notre philosophe que tous les débats d’idées ne sont pas de bonne foi et que toutes les différences ne sont pas ethnographiques, qu’il y a parmi elles des différences dont la seule nécessité est de tester la puissance de la vérité en deçà.

A bien des égards, la tolérance a partie liée avec la naïveté (la sagacité philosophique consisterait peut-être à trier le bon grain de l’ivraie). Car laisser de jeunes esprits, en prise avec des concepts inachevés et élastiques, revient à les inviter à jouer avec ces allumettes que l’histoire leur tend si généreusement. 

*