Ce petit livre a tout du chef d’œuvre. Les trois canons de la tragédie classique sont respectés : unités de lieu, de temps et d’action. L’auteur s’efface en totalité derrière le narrateur, un écrivain viennois, riche et dandy, lequel prend connaissance de la longue lettre que lui adresse une inconnue. Le récit se compose à la fois de l'écriture de cette lettre, mais aussi de sa lecture, par un destinataire que l’on écoute presque lire à haute voix. Récit en deux temps, passé (celui de l'écriture) et présent (celui de la lecture), confondus dans leur tragédie commune.

Une inconnue ? Pas si sûr. Au fil des pages, il apparaît que la rédactrice de la lettre n'est autre que la femme qui en connaît peut-être le mieux le destinataire. Leurs routes se sont croisées à plusieurs reprises, ils se sont aimés, mais toujours la rédactrice est restée « inconnue », refusant de dévoiler qu’elle fut cette petite fille porteuse d’un amour infini et muet pour un écrivain de renom, un amour que la femme qu’elle deviendra aura vécu dans un luxuriant anonymat.

 

« Ne voudrais-tu pas me donner une de tes roses blanches ? dis-je. – Volontiers ! » répondis-tu. Et, immédiatement, tu en pris une. « Mais, peut-être est-ce une femme qui te les as données, une femme qui t’aime ? remarquai-je. – Peut-être, dis-tu, mais je l’ignore. Elles m’ont été données je ne sais par qui, c’est pourquoi je les aime ». Je te regardai. « Peut-être aussi viennent-elles d’une femme que tu as oublié ? »

« Tu levas les yeux sur moi avec étonnement." Je te regardai fixement. « Reconnais-moi, reconnais-moi enfin ! » criait mon regard. Mais tes yeux souriaient amicalement, sans comprendre. Tu m’embrassas encore une fois, mais tu ne me reconnus pas.

 

L’inconnue rompt le silence lorsque l’homme aimé (et manipulé) est réduit à l’impuissance : elle prend la plume pour lui apprendre la mort de son fils, de ce fils, fruit de leur amour, dont il ignorait jusqu’à l’existence. En lisant la lettre, l’écrivain –ainsi que le lecteur que nous sommes – apprend aussi le suicide de l’ »inconnue », inconsolable après la disparition de l’enfant. La lettre révèle dès lors à un homme pourtant censé « éclairé », le sens caché de fragments entiers de sa propre vie, vécus dans une cruelle apesanteur. Et c’est avec une brutalité inouïe qu’éclate toute l’horreur contenue dans ces pages presque sibyllines.

Zweig adresse-t-il cette lettre au jeune auteur léger  et brillant qu’il fut peut-être, se prélassant avec des « Dirnd’l » complaisantes et aussitôt délaissées ? L’adresse-t-il à une époque dont un Oscar Wilde, repenti, disait que « le vice suprême est d’être superficiel ». A moins que cette lettre ne contienne toute la nostalgie que Zweig adresse à cet esprit viennois, si léger, si étourdi au son des valses de Strauss et de l’atmosphère enfumée des cafés du Ring, si inconscient (cf Freud) de cette tragédie féroce que l’Europe était en train de couver (nous sommes en 1927, l’empire austro-hongrois, chargé de veiller au fragile équilibre de la mosaïque de ses peuples, est disloqué et les périls ne cessent de monter), si impuissante à les contenir désormais. 

 

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