Mais en Dieu, il n'y a rien de fini; en Dieu il n'y a rien de transitoire; en Dieu il n'y a rien qui tende vers la mort. Il s'ensuit que pour Dieu le présent n'existe pas.(Charles Baudelaire) 

 

Les religions, nous les avons crues tombées en désuétude et elles resurgissent de plus belle. Forts de notre belle conviction laïque et de l’héritage des Lumières, nous, occidentaux (peut-être un brin orgueilleux), avions cru tourner définitivement la page des croyances prétendument inutiles pour embrasser un horizon désormais dépourvu de dieux et de superstitions, l’embrasser d’un regard où n’entrent plus que raison et raisonnement. Mais en même temps, des hommes et des femmes en nombre grandissant ne cessent d’affirmer et de revendiquer leur culte et leurs signes de croyance, parfois de façon ostensible, souvent en nous renvoyant l’invective d’obscurantiste dont nous les affublions. Les choses se passent comme si notre espace de laïcité, conquis de haute lutte, n’était qu’un polder en dessous du niveau de la mer, protégé par des digues que des eaux furieuses ne cessent de vouloir rompre.

En avions nous vraiment terminé avec les religions, ainsi que nous le pensions ? 

Et si les religions nous revenaient précisément à la figure parce que nous avons besoin d’elles, en dépit de toutes nos déclarations ?

Mais au fait, qu’est ce qu’une religion ? Et ce mot ne contient-il pas tellement de malentendus que son usage nous en est devenu impraticable ?  

Autant de définitions de la religion que de façon de la pratiquer, cela ne surprendra personne. Donc, plutôt que de me livrer au périlleux exercice de vouloir en définir le concept une fois pour toutes, je me limiterai à parler de la religion que j’ai eu moi-même à connaître.

Je fus porté sur les fonds baptismaux catholiques et suis sorti de l’enfance avec la conviction qu’il y avait, quelque part au firmament, une sorte de vénérable vieillard à barbe blanche, omniscient et comptable des actes de chacun. Que ce vieillard avait de surcroît un fils du nom de Jésus, envoyé sur terre dans le ventre d’une femme, crucifié, mort et ressuscité en rémission des péchés des hommes. Bien !

L’adolescence est l’âge de toutes les remises en question et le bon vieux dogme catholique ne résista pas à ma rage de séparer le bon grain de l’ivraie. Le paradigme de la laïcité me donna il est vrai un coup de main salutaire. Je feuilletai Marx, notai que sa théorie de la « religion, opium des peuples » n’était pas dénuée de finesse historique. Je notai les exactions que l’on a faites au nom de ce Dieu chrétien et miséricordieux, notamment dans l’Amérique de Colomb, dans l’Espagne de l’Inquisition, dans l’Italie du procès de Galilée, dans la France de la St-Barthélémy, j’en oublie sans doute. Plus tard je feuilletai St-Augustin, lequel célébrait la gloire de Dieu sans vraiment le connaître et nous livrait cette pensée énigmatique « Dieu est hors du temps ». La pensée hébraïque m’apprit que Dieu était aussi hors de la connaissance, ce que théorisa Kant voire Wittgenstein (« ce dont on ne saurait parler, il faut le taire ») et ce qui contredisait en tous points la connaissance que l’Eglise Catholique prétendait (et prétend toujours) en avoir.

Mais tandis que je faisais le constat que Dieu n’était pas ce qu’on avait voulu me faire croire, je notais aussi que mormons, témoins de Jéhovah, pentecôtistes et bouddhistes volaient au secours de mes compatriotes occidentaux qui ne s’étaient pas remis du fait que l’on pouvait vivre, de façon laïque, comme si Dieu n’existait pas. La contestation la plus vigoureuse devait venir de l’Islam pour qui, certes, «  Allah e Akbar » c'est-à-dire le plus grand mais pas forcément connaissable pour autant, mais pour qui aussi chaque acte de la vie civile devait se conformer aux préceptes divins.  

Les mormons, témoins, bouddhistes, chrétiens, juifs et musulmans, au-delà de leurs différences et différents théologiques, s’entendent cependant sur un certain nombre de valeurs parmi lesquelles figurent :

 -       le caractère sacré de la vie humaine, « tu ne tueras point »

 - le respect dû à son père et à sa mère, et à travers eux, aux ancêtres, mais aussi la reconnaissance du fils par le père (cf St Augustin «  la famille a été instituée afin que le père connaisse son fils »)

 - l’humilité face au divin, « tu honoreras ton Dieu »

 - le respect de la parole donnée

 -  etc …

Ces valeurs (le Décalogue) se résument-elles à un ensemble de préceptes moraux dont le bon sens s’imposerait sans le secours des religions ? Nous autres, occidentaux laïcs, fils des Lumières, sommes tentés de l’affirmer, tant cette évidence s’impose à nous. Cependant rien n’est moins sûr.

Une morale tient par l’intérêt ou la conviction, voire la foi. Mais il apparaît que la morale par intérêt est moins assurée, plus facilement remise en cause. Prenons un exemple : « tu ne tueras point ». On peut s’interdire de tuer par raison ou intérêt, tout simplement parce que le recours à la violence est tout bonnement contre-performant à long terme – j’utilise à dessein un vocabulaire emprunté au « management », cette « science » des vessies et des lanternes. Il apparaît que les conflits réglés par la violence conduisent au mieux à des cessez-le feu, l’adversaire vaincu n’ayant de cesse de reprendre l’avantage. Ne dit-on pas que la violence engendre la violence ? A l’inverse, un conflit réglé par la négociation et le compromis, sans le recours à la violence, permet d’espérer une paix plus durable parce que chaque contradicteur a quelque chose à perdre dans le compromis. Mais si l’intérêt bien compris donne l’avantage au renoncement à la violence, il n’en reste pas moins que cette posture suppose un effort de tous instants, les instincts et les passions momentanément tenus en laisse n’ayant de cesse de se manifester. L’intérêt bien compris suppose une grande intelligence de la situation ainsi qu’une grande discipline : il faut que le négociateur sache tenir ses troupes. Et l’équilibre obtenu reste néanmoins fragile et précaire.  

A l’opposé de l’intérêt, lorsque le renoncement à la violence repose sur une conviction, une éthique, un article de foi (donc la religion), il semblerait que le recours à la violence soit extrêmement rare, les protagonistes ayant intégré en eux un précepte qui fonctionne en quelque sorte comme un tabou. En renonçant à la violence de cette façon, les protagonistes estiment que la vie d’un ennemi a plus de valeur que la satisfaction toujours précaire, « non durable », de leurs intérêts immédiats. Cette conviction du reste gagne en crédibilité si les protagonistes se mettent à raisonner eux aussi : ils découvriront que la conduite qu’ils adoptent par conviction est aussi celle qui sert au mieux leurs intérêts à long terme. Mais le fait d’asseoir la conduite sur une religion donne de meilleurs résultats que de l’adosser à la seule raison, que de se référer aux seules Lumières, pourrait-on dire. On tient mieux ses troupes avec une religion, la discipline est meilleure.

On m’objectera que les religions ont pu légitimer des massacres ou des génocides (cf : la destruction des civilisations précolombiennes) mais j’argumenterais qu’elles contenaient aussi en leur sein les ferments de réconciliation. Ce sont les jésuites qui ont mis un frein aux appétits des conquistadors …      

En ce sens la religion fonctionne comme un « opium », et les apprentis sorciers qui ont prétendu libérer le peuple du joug de cet opium, en espérant qu’avec la liberté viendraient aussi la raison et la clairvoyance, seraient bien surpris de constater dans quelles extrémités ont été jetés ces peuples soi-disant libérés. Ne citons que les hécatombes que l’on doit au fascisme et au bolchevisme. 

 « Dieu (était certes) mort » mais les graines de la raison semblèrent ne pas avoir voulu prendre sur le terreau calciné. Gavé de pop-corn et de séries télévisées, le peuple a perdu la religion mais n’a pas trouvé pour autant une autre voie de salut. Et seule la menace de l’arme nucléaire, ce nouvel Armaguedon, est à même d’imposer le respect aux velléités belliqueuses, un respect que l’on assimilera volontiers à une forme de terreur  (laquelle est toujours d’essence divine). 

Cependant, notre propos n’est pas de militer pour la restauration des religions ou pour un quelconque prosélytisme. Il est de répondre à cette question trop souvent entendue : « mais à quoi servent donc les religions ? ».

A travers les quelques arguments que nous avons développés, il apparaît que la fin première (et peut-être dernière) des religions est de proposer une hiérarchie des valeurs ainsi qu’une échelle de ce qui est sacré, sans quoi aucune société (civile) ne semble durablement viable.

Notons qu’il n’est a priori pas question de Dieu : il est entendu pour nous que les rapports que chaque homme entretient avec ce dont il croit dépendre (Dieu) n’ont besoin du secours de nulle religion. Ce rapport s’appelle prière et il n’est de prière que secrète voire silencieuse. Mais les rapports que chaque homme entretient avec ses semblables gagnent en efficacité (si on me permet ce blasphème) lorsqu’ils s’appuient sur des échelles de valeur et du sacré, échelles au consensus duquel une religion fonctionne mieux que la seule raison.  

Une religion semble donc servir à cela, obtenir un consensus rapide, par la force du nombre et de l’exemple, autour d’un certain nombre de préceptes éthiques ou moraux sans lesquels la barbarie l’emportera toujours sur la civilisation (ou la policy). 

  

Dieu n'est pas spectateur. Le seul Dieu qui soit est  sans cesse impliqué dans le drame miraculeux et contradictoire de la création. Dieu est en quelque sorte noyé dans la création et ne peut en être ni séparé ni distingué.(D.H. Lawrence)