C’est décidé, après plusieurs valses hésitations, malgré les risques juridiques encourus (et en dépit des autres), le gouvernement entend légiférer dans le sens de l’interdiction totale du voile. Au nom de quoi ? « Des droits et de la dignité de la femme » déclare le premier ministre lui-même. La question est loin de faire l’unanimité mais elle ne divise pas dans le sens où l’on croit. Droite et gauche sont également divisées. Et les arguments avancés ne font pencher la balance ni d’un côté ni de l’autre. 

 

Que dit-on ? La loi est nécessaire, il ne faut pas que nos banlieues se « voilent ». La loi est inapplicable, comment les policiers verbaliseraient-ils ? Et qu’en penseraient les pays arabo-musulmans ? Sera-t-elle appliquée aux riches épouses du Golfe venues faire leurs emplettes aux Champs Elysées, quitte à les faire fuir à Genève ? Verbaliser les femmes voilées, n’est-ce pas en condamner un certain nombre à la réclusion chez elles ?

Derrière ce qui est dit, bouillonne tout ce qui n’est pas dit. Tentons d’en soulever le voile. Sans doute se manifeste en premier lieu le dépit profond, teinté d’angoisse, de constater que l’espace public laïc, si cher à la République, ne constitue décidément pas le champ universel reconnu de tous les possibles et de toutes les libertés. L’émancipation de tous, appelée par Voltaire et Rousseau, n’est pas cette panacée que voulut la Révolution. Les religions, « opium du peuple », chassées de l’espace public par la porte reviennent avec force par la fenêtre. Derrière ce dépit se cristallise toute l’amertume d’une certaine faillite des « Lumières ». A quel endroit nous sommes-nous trompés, semble-t-il hurler.

En second lieu, l’opinion publique, porteuse de ce qui ne se dit pas, n’est pas naïve, elle sait bien que lorsqu’une religion s’agite dans l’espace public, ce n’est pas par son contenu ésotérique mais plutôt par sa forme militante. Les femmes qui portent le voile dans l’espace public, certes font allégeance à leur religion, mais aussi disent quelque chose à et dans cet espace public. En d’autres termes le port du voile est, aussi, un acte politique. Vouloir légiférer devient alors un exercice périlleux !  

Les arguments qui sont avancés pour légiférer, plus encore que d’être rejetés par les instances juridiques, risquent de ne pas convaincre l’opinion publique, ce qui serait plus grave encore. « Au nom des droits et de la dignité des femmes » ? Or précisément les femmes qui portent le voile revendiquent une certaine forme de dignité, différente. Oserions-nous leur opposer notre conception de la dignité, nous, chantres de la diversité ? Le débat devient théologique. Existe-t-il une forme universelle de dignité ? Oui, clament les descendants de Voltaire et Rousseau. Non, s’insurgent les femmes voilées. A mon humble avis, je ne trouve pas d’argument à leur opposer. Et je ne m’autorise pas non plus à sous-entendre qu’elles ne seraient pas libres de leurs comportements, ce serait un procès d’intention et on ne légifère pas sur la foi d’un procès d’intention. 

 

Mais alors, le débat est peut-être mal engagé ?

Formulons deux considérations hors champ. Dans le cas d’une loi d’interdiction, que dire alors vis-à-vis de personnes vêtues de passe-montagne ? Entre la burqa et le passe-montagne, nulle différence de modèle et d’étoffe, seulement de signe. Et si les femmes adoptaient un voile qui ait l’apparence d’un passe-montagne, l’application de la loi deviendrait alors un casse-tête chinois. De même s’il émergeait une congrégation spirituelle dont les adeptes seraient interdits du port de chaussures, ne devrions-nous pas alors, au nom « des droits et de la dignité … » promulguer une loi, pour ne pas risquer de leur « marcher sur les pieds » ?

La question est de savoir quel « non-dit » on veut mettre en avant. Si la volonté est d’obtenir de chaque citoyen qu’il apparaisse visage non dissimulé, alors une nouvelle loi est inutile, l’arsenal juridique nécessaire existe déjà. Et dans cette perspective, pour le coup, laïque, les femmes voilées n’auraient pas d’argument pour se soustraire à cette obligation de non dissimulation. Si à l’inverse la volonté est de contenir l’essor d’une religion, alors il convient de fourbir des arguments théologiques, ce qui est un exercice hautement risqué dans une république historiquement et constitutionnellement laïque. Légiférer dans cet esprit consiste alors à signifier implicitement que l’espace public n’est pas laïc, que le champ de la laïcité est sans cesse envahi par des religions « militantes » dont le législateur veut limiter le poids.

La question est complexe et, une fois de plus, elle met en « lumière » le paradoxe et la faille des universaux  hérités des « Lumières ». Au nom de l’ »universalité des universaux », nombre d’entre nous voudraient en imposer de force les vertus, un peu comme les missionnaires vis-à-vis des indigènes. Mais les universaux recouvrent aussi la somme de toutes les diversités, au nom desquelles nous devons respecter l’autre dans ses différences.  

Et si, in fine, le problème venait d’un court jus dans nos « Lumières » ?