Une nouvelle affaire éclate en ce mois d’août marqué par son lot de turpitudes : l’israélienne Eden Abargil publie sur Facebook des photos d’elle, devant des prisonniers palestiniens, menottés et yeux bandés. La photo était manifestement destinée à un album de famille car Eden (un prénom emblématique !) arbore son plus beau sourire. Dans le souci de peaufiner son album, Eden ajoute le commentaire suivant : « mon service militaire, les plus belles années de ma vie ».

Eden a simplement oublié que Facebook permet au monde entier de feuilleter un album initialement destiné aux seuls amis. Et aussitôt le scandale éclate.

 

Mais Eden ne comprend pas l’indignation planétaire et le déchaînement médiatique. Interrogée, elle déclare : « je ne comprends pas ce que j’ai fait de mal. Il n’y a eu de ma part ni violence ni mépris, je n’ai porté atteinte à personne. Je les ai traités avec respect. Regardez ces photos, je ne fais pas de gestes obscènes ou quoi que ce soit de ce genre ». Les faits remontent à la période du service militaire et Tsahal (armée israélienne) ouvre une enquête, laquelle révèle qu’Eden est loin d’être un cas isolé. Le phénomène du reste a pris une ampleur telle que des vétérans de Tsahal ont créé une association, « Breaking the silence », destinée à dénoncer des agissements de cette nature.

 

Tels me semblent être les faits, du moins ce que j’en ai compris.

Je n’ai en revanche nulle intention de verser une page supplémentaire au chapitre de l’indignation, non que je ne le fusse pas, indigné, mais mon devoir de lucidité m’interdit de m’étonner d’un fait dont l’analyse rigoureuse permettait à tout observateur un peu attentif de prévoir l’avènement. Eden me scandalise mais je le suis plus encore par le flot d’hypocrisie que je note dans le déferlement de la bien-pensance et de la vertu offensée. Je tiendrais bien évidemment des propos similaires, le cas échéant, à propos de photos d’une soldate palestinienne posant devant des prisonniers israéliens, la nationalité des protagonistes ne qualifiant pas ce que je n’hésite plus à appeler un « blasphème ».

J’avais emporté, parmi mes lectures d’été, ce bouleversant témoignage d’Aaron Appelfeld à propos de la Shoah intitulé « histoire d’une vie». Et il y a une bien cruelle ironie dans le fait que ce soit précisément une descendante de ce peuple martyrisé qui se rende coupable d’une aussi grave désinvolture blasphématoire. Les gens n’apprennent donc rien ?    

Non, les gens n’apprennent rien, semble-t-il. Ils passent leur temps à flatter leurs egos distordus sur Facebook et Twitter et l’essentiel n’est pas tant que des vies soient, ici et là, préservées ou respectées, mais qu’il en reste des images qui témoignent de l’ubiquité et de la prolifération des égos. Avant d’être la descendante d’Aaron Appeffeld (et responsable de son héritage), Eden (la bien nommée) Abargil est avant tout une jeune fille moderne, « facebookisée », « twitterisée », appareillée en MP4, mobiles et autres prothèses sonores et visuelles, dont les lectures ignorent probablement les Aaron Appelfeld et autres témoins de son passé.

En conséquence, que l’on ne s’étonne pas de son « étonnement » face aux questions absolument incongrues qui lui furent posées.

Non, Eden ne peut comprendre avoir fait quelque chose de mal, pas dans un monde où les JT, avide de sensationnel, nous matraquent à longueur de reportage avec des images autrement plus scandaleuses que les siennes, pas dans un monde où la télévision remplace avantageusement les bibliothèques poussiéreuses, pas dans un monde où les « vieux »  sont des has been dont nul ne veut plus entendre la voix chevrotante, pas dans un monde qui confond épicurisme et hédonisme, pas dans un monde où dans une joyeuse insouciance soixantehuitarde des cohortes de penseurs autoproclamés professent l’abolition du passé et la permanence de présents successifs et aléatoires…

Eden (la bien nommée) Abargil a commis un blasphème, certes, mais comme une gamine qui répète les gros mots qu’elle entend dire à ses parents, un blasphème qui soulève une vague d’indignation, non par l’effet d’un sursaut moral salutaire mais par la réaction déontologique d’un « système » qui organise la probabilité de turpitudes mais qui ne veut pas que cela se sache. Ce ne sont pas les photos qui indignent le « système » mais le fait que Facebook ait innocemment montré l’envers du décor. Et Eden, à tout bien prendre, n’est jamais qu’une écervelée dont une profusion de tentations consuméristes a flatté les instincts cleptomanes.

Pour terminer, j’adresse une supplique aux Imre Kertesz, Amos Os, et autres Aaron Appelfeld : qu’ils cessent d’écrire des livres, Eden ne les lit pas !

 

 

 

NB 1: je ne voulais pas alourdir ce billet en poussant l’analyse vers les responsabilités, que je me suis permis de regrouper sous le vocable « système ».

 

 

NB2 : Par souci d’équité, je note que si Facebook est accessible à tous les particuliers, je voudrais en revanche être certain que les photos d’Eden n’aient pas bénéficié d’une « publicité » particulière, bien orchestrée.