La nouvelle est tombée mercredi dernier : Jérôme Kerviel est condamné à trois ans fermes et à 5 milliards de dédommagement. Jérôme Kerviel, c’est ce héros des temps modernes, responsable d’une perte colossale enregistrée par la Société Générale en 2008. Stupéfaite, la société civile (vous, moi, le citoyen lambda) découvrait alors que des individus bardés de quelques titres universitaires étaient en mesure d’engager – et de perdre – des euros par dizaines de milliards, juste en faisant joujou avec des ordis et des tableaux Excel. A juste titre la Société Générale, lésée, porta plainte, en son nom mais aussi, de façon plus générale, au nom de tous ceux qui croient et continuent de croire en une certaine … probité dans la conduite des affaires.

Or que nous enseigne le jugement rendu? L’apprenti sorcier qu’est Jérôme Kerviel certes se fait taper sur les doigts (et nous n’allons pas le plaindre, encore que la condamnation pécuniaire paraisse sibylline tant elle est grotesque). Mais surtout la Société Générale, pourtant maintes fois mise en cause pour insuffisance de contrôle interne, sort blanchie de l’action pénale. Pour bien comprendre ce qu’implique cette décision, je voudrais que l’on se penche un instant sur le cas d’une caissière de petit commerce ou de grande surface. A la fin de chaque période d’activité, les bonnes pratiques veulent qu’on établisse un arrêté de caisse. L’exercice consiste à compter les espèces et chèques, présents en caisse, et à les comparer avec le registre des sorties: pour 1000 euros de marchandises vendues, 1000 euros doivent se trouver en caisse. Et s’il en manque 1 seul, on demandera à la caissière de le sortir de sa poche. Quoique sévère, le principe est vertueux : la caissière gère les espèces et les marchandises comme s’ils étaient sa propriété.

Or il n’y a pas si loin d’une caissière à une banque multinationale, lorsqu’on sait compter trois sous on sait en compter trois milliards. Il n’y a donc aucune raison, a priori, et mises à part les échelles de montants, que les mêmes bonnes pratiques ne soient pas appliquées au sein d’une banque, dont la bonne réputation précisément repose sur la généralisation des bonnes pratiques en toutes ses procédures. Il n’y a donc aucune raison que la Société Générale n’ait pas été en mesure de demander à Jérôme Kerviel de mettre en œuvre des bonnes pratiques équivalentes dans l’exercice de sa charge et de boucler avec des procédures de contrôle ad hoc. Car les banques savent faire cela : allez à un guichet pour un virement et comptez le nombre de signatures qui vous sont demandées, sans parler de la présentation de la carte d’identité et de toutes pièces qui prouvent que vous êtes bien celui que vous prétendez être. Du reste les banques ne manquent pas d’experts, auditeurs, contrôleurs, stratèges … pour veiller au grain comme l’on dit. Où étaient alors ces derniers lorsque Jérôme Kerviel faisait ses petites magouilles? (Peut-être à un séminaire sur la déontologie?)

La justice est aveugle dit-on. Mais en ne demandant aucun compte à ceux-là même qui étaient censés veiller au grain, ne fait-elle pas preuve d’une scandaleuse cécité? Et les institutions bancaires, qu’espèrent-elles de ce quitus qui ne trompe personne? Ne savent-elles pas qu’on préfère s’en remettre à la négligence qui fait pénitence plutôt qu’à l’incompétence qui veut s’ignorer?