La Communauté Urbaine de Bordeaux, sous l’heureuse impulsion de son président, a engagé une démarche prospective intitulée Bordeaux Métropole 3.0. Le 7 octobre s’est tenue, dans la très moderne salle de spectacle du Rocher Palmer à Cenon, une soirée publique sur le thème de la culture dans la politique de la ville. Des personnalités et non des moindres ont été invitées à donner leur vision sur cette question. Frédéric Martel, journaliste à France Culture, fit un exposé brillant sur ce qu’il appelle «main stream», terme anglo-saxon par lequel il fallut entendre cette sorte de grand «courant culturel mondialisé», pour l’essentiel véhiculé par les pixels et les octets numériques, formaté dans les starts up, les réseaux sociaux et virtuels et les multinationales du cinéma, charriant la mode, la BD, les mangas, les tags et graffitis, des artefacts tels Mac Donald, Twin Peaks, les séries américaines, la télé-réalité, le rap et le hip-hop, et j'en passe. Olivier Poivre d’Arvor, le tout récent directeur des programmes de France Culture, a tenté par quelques remarques d’esquisser le paradigme de la culture française, selon lui «faite de la culture de tous les autres ». Mais aussi : «nous sommes la plus grande bibliothèque du monde» et : «les discours caricaturaux sur la fin de la culture française sont contreproductifs car la culture française est constituée de la culture de tous les autres» et encore : «la culture française n’a jamais été aussi grande que lorsqu’il y avait des Picasso, des Soutine et des Modigliani»

Dans la salle, un public de quelques 700 personnes, en majorité étudiants, semblait boire du petit lait. Il y avait une empathie entre les orateurs et la salle sur ce que la culture doit être, même si ne sont pas clairement apparus les axes forts d’une politique de la culture que pourrait porter la métropole bordelaise.

Et Stendhal dans tout ça, me suis-je demandé.

Car, me suis-je dit encore, j’entends parler de la culture française sans que jamais ne soit cité un de ces phares qui désormais n’appartiendraient plus qu’à un passé (fossilisé ?) et que désormais n’auraient droit de citer que «les autres». La culture française se voudrait-elle ressembler à une table vierge, ouverte, où «les autres» viendraient déployer leurs cultures, dans une joyeuse juxtaposition métissée, à l’exclusion de tout ce qui pourrait rappeler des «origines» aux relents «colonialistes» dissuasifs ? Les propos des orateurs pouvaient le laisser penser.

De même, l’évocation du «main stream» laisse penser que les propriétés du support, désormais numérique et à diffusion rapide, induisent la nature des «contenus culturels». Une bande de copains porte une idée musicale et met en œuvre un mix de sons disponibles en bibliothèques sonores, dans des studios désormais miniatures, diffusés sur le net telle une bombe incendiaire. De même, le net abrite foison de « réseaux sociaux » sur lesquels se propage une littérature minimale issus des blogs et des journaux en ligne, chaque internaute devenant tour à tour «producteur de textes», éditeur et lecteur. La culture se confondrait désormais avec le buzz qui circule sur la toile et les téléphones portables. (Nb : ce paradigme n’empêche pas qu’il existe des bandes de copains qui sortent des perles !)

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Mais nous sommes très loin de Flaubert qui récrivait jusqu’à 20 fois certains chapitres de ‘Madame Bovary’. Nous sommes surtout très loin de l’ancienne voire archaïque »excellence culturelle» laquelle consistait, par une sorte de consensus, à confier à quelques élites, le soin d’établir les « sommets » qui constituent, aux yeux des contemporains et surtout des générations futures, le substrat de l’époque, ce qu’il y a lieu d’en retenir. Nous en sommes loin car les élites sont remplacées par des idoles. Et si l’on devient élite par la vertu d’une longue et intransigeante discipline, on devient idole par l’existence de réseaux de diffusion et de promotion urbi et orbi. Lorsque pour s’ »élever à la culture », il fallait affronter le texte d’un livre ou la file d’attente à l’entrée des musées, la culture avait le temps de s’affiner, de se décanter. Editeurs, critiques, journaux, etc, étaient en mesure de séparer le « bon grain de l’ivraie ». Mais à l’époque de « l’immédiateté et de l’ubiquité », la vidéo d’un étudiant potache et le dernier clip de Lady Gaga font le tour du monde en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

En conséquence Frédéric Martel a raison lorsqu’il dit que les supports induisent les contenus. Mais s’agit-il encore de culture ou seulement de « main stream » ? La confusion des esprits provient peut-être d’une confusion des genres, plus ou moins entretenue.

Et si on accepte l’idée que la culture n’est pas confondue avec le « main stream », comment dès lors faire émerger et porter une culture, laquelle, inéluctablement (parce que c’est sa nature), cherchera l’excellence et les hiérarchies ? Et si l’on accepte l’idée de hiérarchies, alors la libre circulation et le libre accès des contenus sur la toile posent un sérieux problème culturel.