Les mots sont des concepts formels que l’usage en temps et lieux rend charnels. Les mots se « chargent » du sens vers lequel vont (ou croient aller) ceux qui les emploient. De quelle façon le mot ‘travail’ a-t-il été «chargé » dans notre société occidentale contemporaine ?

En 1936, le Front des Gauches mit en œuvre les congés payés. En 2000, le gouvernement Jospin engagea la dernière étape connue de la réduction du temps de travail, à savoir les fameuses «35 heures». Un même mouvement relie les deux réformes, à savoir l’idée d’un joug, d’une contrainte, d’un asservissement, dont il y a lieu d’alléger le poids, pour … plus de temps libre, de loisirs, d’épanouissement.

Sans doute cette idée n’était-elle pas infondée mais le propos, ici, n’est pas de débattre de l’opportunité de mesures politiques mais de l’usage des concepts. Le sens commun nourrit une antinomie entre travail, labeur, effort d’une part, loisir, temps libre, épanouissement personnel d’autre part. Cette antinomie est historique. Référons-nous aux Ecritures, lesquelles à plusieurs reprises désignent le travail comme une punition divine, la contrepartie d’un état de péché, non sans raison peut-être. Référons-nous encore à Marx, lequel parle d’aliénation de l’homme par l’homme, non sans raison non plus sans doute. Mais des circonstances particulières sont-elles généralisables? Cette antinomie va-t-elle vraiment de soi? Je veux bien croire qu’un bagnard cassant des cailloux quinze heures par jour se sente «écrasé» par son travail et n’en retire aucun bénéfice personnel. Mais, à l’inverse, un peintre ne parviendra à la réalisation de son talent et de sa personnalité qu’à force de travail et de labeur. D’un côté le travail est synonyme d’enchaînement, de l’autre il l’est de libération, épanouissement.

Il y a, je crois, probable confusion entre «travail» et «emploi». Souvent les gens disent ‘j’ai un travail’ au lieu de dire ‘j’ai un emploi’. Les fonctionnaires de Courteline avaient un emploi (et un salaire, quoique modique) mais pas de travail, d’où leur air compassé et parcheminé. Une mère de famille qui se contente d’élever ses enfants n’a pas d’emploi (pas de salaire non plus) en tant que tel, mais je vous prie de croire qu’elle ne manque pas de travail. Dans ces deux exemples, l’absence de travail, ou sa réduction, induit de l’oisiveté, du désordre …

Certes il conviendrait de dire qu’il y a des degrés d’épanouissement dans le travail. Et le travail dont il convient de réduire le volume est celui qui est harassant. La mécanisation, l’industrialisation y contribuent. Devons-nous pour autant remplacer ce travail ingrat par du loisir, du temps libre?

Dire les choses en ces termes revient à poser des équivalences ambiguës. L’épanouissement deviendrait dès lors la conséquence du temps libre, du loisir, de l’oisiveté, du farniente, du tourisme, du dilettantisme … Je ne suis pas certain qu’il en aille réellement ainsi : le deuxième principe de la thermodynamique nous enseigne que, sans travail, par l’effet de la seule entropie, les systèmes dégénèrent et se dégradent. A ce titre, nul excès de travail ne saurait nuire. Et de même la partie de mes loisirs pendant laquelle je travaille me paraît tout aussi salutaire que celle que je passe à buller. La philosophie qui magnifie la jouissance et ses excès s’appelle l’hédonisme et non pas l’épicurisme, laquelle est une philosophie de la mesure et de la restriction. On sait vers quelle dissolution conduit l’hédonisme, alors que le labeur qu’implique l’épicurisme invite à l’accomplissement.

La confusion (travail = peine), au sein de la société occidentale est révélatrice à plus d’un titre d’un état d’esprit général. Qu’on cherche à l’entretenir relève de tout sauf de cet humanisme dont on fait de si belles phrases.