Toute littérature a quelque chose d’universel. Elle parle de l’homme dans ce qu’il est, ce qu’il éprouve, ce qu'il est appelé à vivre. Non pas de l’homme en général (celui dont parlent technocrates et sociologues) mais d’un homme particulier, d'un individu, dont l’histoire, les affects et les drames présentent quelque chose d’universel. Cependant la littérature est-elle pour autant universelle? Et que veulent dire ceux qui parlent de littérature universelle ou d'universalité de la littérature?

Nulle bibliothèque au monde, nul manuel de littérature où ne figurent Les frères Karamazov ou Guerre et Paix. Qui n'a pas entendu parler du Quichotte de Cervantès ou de l’Hamlet de Shakespeare? Le retentissement de ces œuvres est universel et nous pouvons affirmer sans crainte de démenti qu'elles font partie du patrimoine littéraire universel. Font-elles cependant partie d’une même littérature, dont la proprité serait d'être universelle?

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Disons les choses autrement : Les frères Karamazov et Guerre et Paix appartiennent-ils à la littérature ou à la littérature russe? D'aucuns seraient tentés de répondre, les deux, et pourtant la question semble moins anodine qu’elle ne parait. En premier lieu,  Guerre et Paix et les Frères Karamazov ont été écrits en langue russe, une langue non pas "universelle" mais ancrée (encrée?) dans une contrée et un peuple. Ce fait est-il anecdotique ou, au contraire, déterminant? Les traductions qui en furent données dans toutes les langues élèvent ces chefs d’œuvre, initialement écrits en russe, au rang de "l’universel". De même, les personnages mis en scène ont beau évoluer dans un contexte historique et géographique russe, de toute évidence ils ont beau évoquer quelque chose de l’âme russe, les particularités russes n'en sont pas moins portées par cette nature humaine laquelle, d’une certaine façon, est la même urbi et orbi. Faut-il dès lors en déduire qu’ils appartiennent à la littérature avant que d’appartenir à la littérature russe?

En d’autres contrées, la nature humaine dont nous parlons est à l’œuvre sous d’autres formes, d’autres mœurs, d’autres déterminations. L’histoire, la narration, la saga, véhiculées par ces chefs d’œuvre, si elles sont traduisibles, ne sont pas pour autant transposables. Le drame des Frères Karamazov ne nous semble pas a priori envisageable ailleurs qu’en Russie, même si les affects des personnages relèvent de la même nature que ceux des personnages victoriens dont Virginia Woolf s’amusait à décrire la froideur. Les Frères Karamazov ne seraient tout simplement pas envisageables dans l’Angleterre victorienne tout comme les personnages de Joseph Conrad ou de Charles Dickens ne pourraient évoluer dans l’empire des tsars.

Ainsi donc, il y aurait des littératures et non pas une littérature!

Une objection se présente à ce stade. Certes il y aurait des littératures, mais cela remonte au XIXème siècle et il n’en irait plus de même aujourd’hui, à l’heure de la mondialisation et du grand village planétaire. Au XIXème siècle il y avait encore des littératures, toutes universelles, mais au XXIème, selon d'aucuns, il n'y en aurait plus qu'une seule ! En sommes nous si sûrs cependant ? Paradiso, l’œuvre du génial José Lezamo Lima, est très contemporaine mais elle est portée par l’âme cubaine et inconcevable hors d’elle. De même, il y a dans Faulkner quelque chose de ce sud nord-américain, dans Camus quelque chose de l’Afrique du Nord coloniale, dans Miguel Torga quelque de la vallée du Douro et dans Pamuk quelque chose de l’âme turque fascinée par le Bosphore. Seul le talent des auteurs a permis de donner à ces œuvres, profondément enracinées, une pureté formelle qui les rend accessibles à tous les hommes et les élève, par là même, à "l’universel". Mais dirions-nous pour autant que toutes ces œuvres font partie d’une seule et unique littérature dont la propriété serait d’être universelle?

Ainsi donc nous sommes conduits à examiner ce dilemme : littérature universelle d’une part, littératures universelles de l’autre. Il y a entre le singulier et le pluriel de l’expression autant de différence qu’entre le monde conçu comme village planétaire ou comme mosaïque de peuples. Parler de littératures universelles suppose qu’il existe plusieurs littératures, différentes, caractérisées, enracinées, et non pas une seule comme je l’entend énoncer ici ou là. A moins que ceux qui militent pour le concept de littérature universelle, unique, envisagent celle-ci comme catégorie générale avec des déclinaisons locales, dans lesquelles l’unicité universelle l’emporte sur les particularités locales. A contrario, les partisans de l’existence de plusieurs littératures seraient alors dans une posture consistant à privilégier le particulier au détriment de l’universel (il conviendrait de dire: au détriment du commun).

Le débat existe même s’il est conduit à fleurets mouchetés. La posture ‘littérature universelle’ sied sans doute à ceux qui se croient les héritiers des Lumières, elle légitime cette aspiration à imposer quelque chose urbi et orbi, en se réclamant précisément de l’universalité, à laquelle certains auraient accédé plus vite tandis que d’autres encore renâclent. A l’inverse, parler de ‘littératures universelles’ consiste d’une certaine façon à renoncer à cette supra-universalité qui a fondé le rêve (et peut-être l’utopie) des Lumières. Des littératures universelles, différentes donc les unes des autres, ne s’imposent pas d’elles-mêmes, leurs représentants sont contraints à l’écoute, à la négociation, à la compréhension réciproque, voire à la patience et l’humilité.

Il appartient à chacun de se déterminer par rapport à cette dichotomie mais, pour un alsacien, né à la marge de deux «blocs» et, d’une certaine façon, nourri de leurs littératures, si dissemblables, il y a fort à parier qu'il subsiste dans toute littérature (universelle) quelque chose d’irréductiblement enraciné et singulier, et qu'il serait dès lors tenté de parler de littératures univerelles

Peut-être  Miguel Torga ne voulait-il pas dire autre chose en affirmant que «L’universel c’est le local hors les murs».