Ce petit livre (« Indignez-vous »), petit non par son retentissement mais par son volume, que je n’ai pas lu (et que je n’ai pas envie de lire, je m’en expliquerai, mais qu’il m’est désormais impossible d’ignorer tant la sphère médiatique en bruisse, en buzze), ce petit livre, donc, me met dans un certain embarras.

Embarras, parce que Stéphane Hessel est un monsieur éminemment sympathique à qui les épreuves vécues pendant la guerre confèrent une indéniable légitimité. Il a par ailleurs parfaitement le droit de clamer son indignation (subjective comme toute indignation), il a parfaitement le droit d’émettre des opinions à propos de certains événements et situations, avec une colère froide et une indignation. Seulement voilà, il y a le buzz désormais et c’est peut-être ceci qui me met dans l’embarras : le buzz.

Le buzz, en ce qu’il révèle de l’opinion publique française, car un demi million de ventes au box office, c’est plus qu’un référendum, c’est un plébiscite, c’est une tendance de fond, quelque chose de consubstantiel. Ce buzz révèle une appétence, une gourmandise de l’esprit français. Le titre « indignez-vous » sonne comme un appel vibrant « aux barricades ! » et le succès du livre est révélateur de cet esprit de barricades qui sommeille en ce pays. La brièveté de l’opuscule lève les dernières indécisions. Car s’indigner c’est le sport national et s’indigner vite, avant de retourner au JT de vingt heures, c’est une bonne affaire. Mais 68 s’est mis au goût du buzz, du zapping et du clique, on s’indigne entre un match de squash et une page facebook, entre un texto et un apéritif dînatoire.

Aussi, à mon tour d’être non pas «indigné» mais édifié! La pipolisation de la littérature permet à un homme ayant acquis sa renommée dans le foot ou la Résistance de produre un opuscule de 30 pages où il pourfend tel le chevalier blanc les injustices, ses injustices. Car Stéphane Hessel prétend donner des leçons d’humanité mais expédie gaillardement le conflit israélo-palestinien en quelques pages et désigne clairement les méchants. Alors même que nous savons que ce conflit est d’une telle complexité qu’il n’est possible à personne de l’expédier ainsi et que parvenir à la dichotomie « bons - méchants » constitue un échec de la pensée. Cependant ma consternation s’adresse, non pas au livre, mais à cet esprit français qui le porte aux nues, cet esprit français qui se rue avec délectation sur ce qui le flatte et qui croit encenser (cf les innombrables éloges parfois béats que la toile charrie) un plaidoyer pour l’universalité des droits de l’homme alors qu’il ne s’agit que du regard, subjectif et partial (donc pas du tout universel), qu’un ancien résistant jette sur ses contemporains.

«Indignez-vous et après ?» titre Christian Barbier dans l’Express. S’indigner, a quelque chose de complaisant et tremper sa plume dans le vinaigre de l’indignation quelque chose de postural lorsqu’on porte un nom. Nous aurions aimé savoir ce que propose Stéphane Hessel une fois redescendu des barricades de l’indignation et des estrades de dédicace. Hélas il n’en souffle mot. Il laisse cela à d’autres.