Qu’est ce que la « pensée unique » ? Selon d’aucuns, la « pensée unique » serait une conception des affaires du monde subordonnées à « l’économique », aux marchés, au capitalisme (notamment depuis la chute du mur de Berlin et l’effondrement des systèmes communistes). Que le capitalisme soit devenu, par la force ou la faiblesse des choses, la seule gouvernance possible du monde constitue en soi une « pensée unique ».

La « pensée unique » (économique et capitaliste) a ses détracteurs et ses partisans. Les détracteurs reprochent à ceux qu’ils pensent en être les partisans leur froideur, leur calcul, leur insensibilité, bref leur inhumanité. Que des personnes en ce pays soient mal logés, privés d’emploi et de carte d’identité, etc, est proprement intolérable aux détracteurs, parce que découlant de ce système capitaliste qui enrichit les riches et appauvrit les pauvres. Aussitôt ils exigent que des fonds soient débloqués, des budgets soient alloués à ces causes selon eux justes et urgentes. Et lorsque, par malheur, les soi disant partisans de la « pensée unique » soulèvent l’objection du tarissement des deniers publics, lorsqu’ils osent affirmer « qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde », alors les détracteurs de la « pensée unique » s’indigent, se mobilisent, crient au scandale, suggèrent qu’il suffit de « prendre aux riches ». Les affaires du monde tantôt les démentent tantôt les confortent. La crise des subprimes et du crédit immobilier a certes mis les économies occidentales en situation de déficit et de crise, de tarissement des deniers publics. En même temps les grandes opérations de sauvetage du secteur bancaire laissent dire aux soi disant détracteurs de la « pensée unique », que « de l’argent il y en a », qu’il est inadmissible en conséquence que dans un pays qui est la cinquième puissance du monde, on n’offre pas de logements décents aux mal logés.

Dans cette affaire, les soi disant partisans de la « pensée unique » sont des méchants « ayant un porte-monnaie à la place du cœur », incapables de comprendre Aragon, Jean Ferrat et le formidable espoir qui a soulevé le pays en mai 68. Face aux méchants il y a les bons, les détracteurs de la « pensée unique », lesquels commémorent l’anniversaire de mai 68 avec une fidélité inébranlable, lesquels régulièrement s’indignent sur des sujets que des médias empressés leur suggèrent, ou simplement se nourrissent avec de petits opuscules semblables à celui de Stéphane Hessel, et pourchassent infatigablement les atteintes aux droits de l’homme. Les détracteurs de la « pensée unique » s’indigent des atteintes aux droits de l’homme commis dans leur entourage mais aussi en Iran, au Soudan, en Afghanistan. Leur indignation s’exprime à grand renfort de pétitions et de manifestations entre La Bastille et la République mais elle dépasse rarement les limites du village gaulois, n’en déplaise au chevalier blanc BHL, lequel ne manque jamais de mentionner la cause sur laquelle il est alors mobilisé. Et lorsque la force de l’indignation est telle que le pouvoir ne peut l’ignorer, les exigences dont ce dernier fait preuve vis-à-vis des puissances étrangères coupables d’atteintes aux droits de l’homme sont vite supplantés par le réalisme de « l’économique », cette bête noire des détracteurs de la « pensée unique ».

L’ironie dont je fais preuve par rapport à ces questions n’est en aucun cas un rejet des droits de l’homme et du rêve que s’instaure une société plus juste et plus « humaine », mais elle exprime un doute profond quant à l’efficacité de l’indignation, laquelle bien souvent s’exprime là où il y a peu à craindre et laquelle confère aux détracteurs de la « pensée unique » leur dose quotidienne de bonne conscience. Bonne conscience parce que, bien souvent aussi, les indignés estiment avoir fait leur part du travail en s’indignant et laissent aux autres, aux « méchants qui ne pensent qu’à l’économique », le soin d’apporter les remèdes factuels, ce qui soi disant entre nous est une autre paire de manches.

Dès lors quelle est cette disposition de la pensée, ou de l’esprit, qui somme les détracteurs de la « pensée unique » à se mobiliser pour des causes aussi lointaines que le Soudan, l’Iran ou l’Afghanistan ? Sans doute les détracteurs de la « pensée unique » sont-ils convaincus qu’il y a au fond de l’homme quelque chose d’universel, identique que l’on soit en Afrique, en Asie ou en Europe. C’est ce qu’ils appellent l’humaine condition et ils ont raison. Il y a entre un black, un blanc, un jaune, un beur, …, quelque chose d’identique et d’infiniment inaliénable et respectable dont l’existence même justifie quelque chose comme un droit (droit de l’homme).

Cependant les détracteurs de la « pensée unique » ont fréquenté l’école de la République et souvent se sont montrés bons élèves. Ils ont appris que les conflits qui ont secoué l’Europe au siècle dernier résultaient d’oppositions d’intérêts nationaux, alors que les hommes sont les mêmes de part et d’autre et que les fantassins de la grande guerre fraternisaient parfois dans les tranchées opposées. Ils ont appris que ces choses finalement convenues que sont les frontières, les langues et les nations sont à l’origine des hécatombes et ils ont acquis la conviction qu’en dehors de « l’humaine condition » il n’y avait rien. Ils ont acquis la conviction, viscérale, chevronnée, que les hommes étaient plus semblables par leur « humaine condition » que dissemblables par ces artefacts que sont les langues, les cultures et les nations. Cette conviction les conduit à prendre en horreur tout ce qui ressemble à une séparation, une frontière, une identité. Ouvrir un débat sur l’identité nationale est à leurs yeux un non-sens, une intolérable provocation et, in fine, un procès en sorcellerie, d’islamophobie en l’occurrence. Car si à leurs yeux il y a encore un état (dont paradoxalement ils exigent de plus en plus un fonctionnement d’état-providence), il n’y a plus en revanche de nation ni de nations, il y a une unique société métissée et multiculturelle soudée par les seules vertus de « l’humaine condition » et pourvue de droits de l’homme dont il convient sans relâche de s’indigner des manquements. En dehors de cela, aux yeux des détracteurs de la « pensée unique » il n’y a rien d’autre.

Il n’y a qu’une unique condition humaine, dont les droits de l’homme constituent l’expression la plus aboutie, mais les détracteurs de la « pensée unique » s’indigneraient de ce qu’à cause de cela on les accusât de pensée unique, eux les représentants patentés des droits de l’homme. De même qu’ils s’indignent lorsqu’on leur fait observer que dans toute économie qui se respecte il convient de trouver un équilibre entre rigueur budgétaire et politique sociale et qu’on ne saurait indéfiniment dépenser, fut ce pour de bonnes raisons, plus de deniers publics qu’on en gagne. Mais les pourfendeurs de la « pensée unique » n’en ont cure, ils sont du côté du bon droit des droits de l’homme, cette pensée de l’unique.