« Donc, aussi loin que ma mémoire remonte au long des années, je me rappelle avoir toujours souffert de l’ennui. Mais il faut s’entendre sur ce terme. Pour beaucoup de gens, l’ennui est le contraire de l’amusement et l’amusement est distraction, oubli. Mais pour moi, l’ennui n’est pas le contraire du divertissement; je pourrais même dire que sous certains aspects il ressemble au divertissement en ce qu’il provoque justement distraction et oubli, d’un genre évidemment très particulier. L’ennui pour moi est véritablement une sorte d’insuffisance, de disproportion ou d’absence de la réalité. Pour employer une métaphore, la réalité, quand je m’ennuie, m’a toujours produit l’effet déconcertant que donne au dormeur une couverture trop courte, une nuit d’hiver: s’il la tire sur les pieds, il a froid à la poitrine, s’il la remonte sur sa poitrine, il a froid aux pieds; aussi ne parvient-il jamais à s’endormir pour de bon. Ou bien, autre comparaison, mon ennui ressemble à l’interruption fréquente et mystérieuse du courant électrique dans une maison: à un moment tout est clair et et évident, ici les fauteuils; là les divans, plus loin les armoires, les consoles, les tableaux, les tentures, les tapis, les fenêtres, les portes; le moment d’après il n’y a plus qu’obscurité et vide. Ou encore, troisième comparaison, mon ennui pouvait être défini par une maladie des objets consistant en une flétrissure ou une perte de vitalité presque subites; comme si l’on voyait en quelques secondes, par des transformations successives et extrêmement rapides, une fleur passer de l’éclosion à la flétrissure et à la poussière.

La sensation de l’ennui naît en moi, je l’ai déjà dit, de l’impression d’absurdité d’une réalité insuffisante; c'est-à-dire incapable de me persuader de sa propre existence effective … »

 

 

a moravia

Chaque roman de Moravia est un théorème. «L’ennui» n’échappe pas à ce paradigme. L’ennui, c’est celui de Dino, rejeton désoeuvré d’une famille romaine fortunée, dont il ne reste que la mère, intelligente, possessive et dominatrice. Dino fuit la pesanteur familiale en s’engageant dans une carrière de peintre, et le roman commence lorsque Dino, en qui l’ennui a triomphé de la peinture, met fin à sa carrière. Peu après décède le peintre Balestrieri, qu’il a peu fréquenté malgré dix ans de voisinage. Dino visite fortuitement son atelier dans lequel il fait la connaissance de Cécilia, son très jeune modèle féminin.

Dino est intrigué par la relation que le peintre décédé a entretenu avec son modèle, relation dont les tableaux lui révèlent les étapes. Il propose à Cécilia de poser pour lui. Cette dernière accepte et se met à nu, avec un naturel et une désinvolture dont elle ne se départira plus tout au long du livre, confrontée à un homme, à son tour fasciné, qui cherche à saisir son insaisissable réalité de femme en s’emparant progressivement des épisodes torrides de la relation du peintre avec son modèle.

Les romans de Moravia sont des romans d’hommes, (d’intellectuels italiens ?) confrontés et vaincus par la réalité d’une histoire où des forces telluriques se sont déchaînées, confrontés aux femmes mais guidés par elles, ces femmes qui sont restées primitives au sens de premières, originelles, proches des déesses telles Diane Vénus ou Déméter. «Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde», disait Camus. Pour Cécilia un père est un père, une mère, une mère, une maison, une maison … Il n’y a rien d‘autre à en dire. Cécilia ne nomme pas, elle sent, elle vit, et puisque qu’elle possède un corps propice à l’amour, elle fait l’amour avec les hommes qui lui rendent hommage. Et toutes les questions posées par Dino pour percevoir le secret de la fusion de la jeune femme avec les êtres et les choses qu’elle ne nomme pas, qui lui sont «donnés» et intangibles, toutes ces questions n’aboutissent qu’à sa propre confusion, laquelle atteint un point culminant dans la jalousie. Car faire l’amour pour Cécilia est une chose qui va de soi, puisque son corps l’y invite: Dino découvre que la jeune femme a un (autre) amant en la personne de l’acteur Luciani et c’est dans l’enfer triangulaire qu’il espère désormais atteindre à la pure substance de la réalité. «J’étais sur une route que je sentais à la fois fatale et fausse; c’est ainsi que je m’acharnais à rechercher dans la possession physique, que je savais pourtant illusoire, cette possession réelle dont j’avais un besoin si désespéré». Dino finit par sombrer, avant de trouver la seule voie de salut: le renoncement, ne pas vouloir posséder et enfermer l’autre mais accepter sa part de mystère.

Quant aux femmes, Moravia les condamne-t-il? Cécilia est certes menteuse, dissimulatrice, parjure et insaisissable mais elle possède le «feu sacré», pour l’auteur cela ne fait aucun doute, et peut-être à cause de cela les femmes gouvernent-elles le monde; leur seul fidélité va aux choses et à la vie, non aux hommes. De même la mère de Dino veille sur le patrimoine, en Junon soucieuse de ce qu’il y a transmettre, hermétique aux états d’âme de son rejeton peu sensible à la permanence des choses.

Des questions toutefois subsistent après avoir refermé le livre, des questions que Moravia n’aborde pas directement mais qu’il est impossible d’éluder: pour quelles raisons les hommes de Moravia semblent-ils avoir perdu la clé de l’instinctive connaissance primordiale, le lien avec la nature, la matière et le vivant, une perte à la suite de quoi ils s’ennuient, ils sont indifférents, ils sont méprisés, alors que les femmes semblent avoir été épargnées par cette déchéance? Peut-être la clé est-elle scellée dans le livre lui-même: le texte a un prix, son appropriation se paye cash, par la perte de cette innocence qui fait toute la vie de Cecilia. Peut-être l’auteur est-il un Prométhée enchaîné dans le premier cercle de l’enfer, en un lieu où il peut encore apercevoir tous les délices de l’Eden sans pouvoir jamais en toucher aucun. Quant à l’histoire, ce lieu et ce temps dont une (grande) œuvre rend compte, même malgré elle, jamais il n’est question de la déroute mussolinienne mais on ne peut s’empêcher de penser qu’elle agit en creux, en invitant les hommes de bonne volonté à se tenir aux antipodes de cette forfanterie criminelle qui fit long feu.

De toutes ces interrogations, cependant, il convient de retenir ceci: on ne s’ennuie pas en lisant «l’Ennui», pas un instant.