Pas d’avenir sans passé, pas d’avenir sans conscience et clairvoyance du passé ! Ce truisme que d’aucuns récusent comme ils le feraient d’une chose démodée et passéiste donne pourtant une formule de ce mal contemporain qui semble nous ronger à notre insu.

Qu’est ce que la modernité? Qu’est ce qui «saute aux yeux» pour peu que l’on veuille se pencher sur les tropismes et syndromes contemporains? Ces mots sans doute ont quelque chose de pompeux. Disons le autrement : qu’est-ce qui nous «frappe» dans la France en ce début 2011 ?

Tentons de constituer un tableau, à la manière de ces animateurs de séminaires qui demandent aux participants, sans longtemps réfléchir, d’écrire sur des post-its les deux ou trois points qui leur «sautent au yeux». Que lirions-nous ? Querelle d’investiture au parti socialiste. Aggravation du chômage notamment des seniors et des jeunes de moins de 25 ans. Assassinat barbare d’une jeune fille au Pornic et failles dans la surveillance des récidivistes. Retards chroniques des trains. Irrésistible progression du Front National, que les uns qualifient de «peste brune» tandis que les autres y voient le révélateur des questions qui agitent la société française. Persistance de la crise économique imputée à la dérégulation du système financier au sein duquel des banquiers puissants et déresponsabilisés jouent au monopoly et déstabilisent le crédit. Carton médiatique pour ce mot d’ordre d’ »indignation» lancé par un ancien du Conseil National de la Résistance. Accusation de plagiat lancée vers un journaliste vedette du PAF dans une biographie sur Hemingway. Polémique autour de manifestations religieuses dans l’espace public, rue Mihra à Paris. Echos des émeutes ou révolutions en cours en Tunisie et en Egypte …

La liste serait probablement interminable et il faudrait classer tous ces post-its, à moins de convenir de prendre le problème par un autre bout, de poser la question autrement, peut-être de façon plus subjective.

«La société française sait-elle où elle va ? »

Sans doute récolterions-nous autant de post-its «oui» que de «non». Il faut alors aller plus loin, préciser les choses et les questions : « Quelles sont les valeurs qui guident l’action publique et l’opinion ? »

Sans doute éprouverais-je le besoin de remplir plusieurs post-its. Sur le premier je noterais ceci : au début des années 90, l’économiste Fukuyama prédisait la fin de l’économie et de l’histoire, après l’effondrement du Mur de Berlin et du communisme, et avec l’avènement de la société de consommation. Il y avait dans cette prédiction quelque chose comme la vision d’un monde stable, globalisé et multiculturel.

Sur un second post-il j’écrirais : les sociétés occidentales prétendument laïques et universalistes ne parviennent pas à imposer leur modèle au reste du monde, notamment au monde arabo-musulman. Il y a dans cet échec un déni d’universalisme et une aspiration religieuse que nulle morale laïque n’est créditée de pouvoir satisfaire.

Sur un autre encore : le modèle économique libéral souffre de l’excroissance de son secteur financier dont les acteurs, déconnectés des réalités de la production et de la consommation, mettent en péril les ressorts par des opérations hautement risquées, dans une irresponsabilité quasi-illimitée, et sans que nulle instance ne leur demande d’assumer les conséquences.

En encore : les élites culturelles affirment qu’il n’y a pas de culture qui soit associée à un territoire ou une nation. Depuis la Révolution française du reste, l’idée de nation tend à disparaître, au nom de l’universalité des principes dont se réclame le peuple auto-proclamé. L’idée de nation s’efface au profit de l’idée d’état, dont les mêmes élites ne tardent pas à pointer du doigt le caractère purement factice et ne cessent de remettre au goût du jour cette vieille utopie communarde de l’ »internationale». Dès lors, et à mesure que les forces «réactionnaires» et «conservatrices» lâchent du lest, s’engage un processus de renoncements : l’école publique et laïque lâche Clovis et Louis XIV, la grammaire et le subjonctif, Victor Hugo et Racine, tandis qu’un ministre lâche Céline, pour laisser la place à des Bégaudeau et des rappeurs, lesquels alternent messages d’invectives et de haines avec éloges édulcorés de la société multiculturelle, ou des Hessel, lesquels invitent à lever le poing en signe de protestation sans jamais dire comment agir.

Enfin : les seules références historiques mises en avant ne cessent de renvoyer l’histoire précisément aux oubliettes. Que ce soit par l’universalisme des «Lumières» en ce qu’il conteste toute idée de territoire et de hiérarchie, voire de patrimoine et de mérite, en ce qu’il ne reconnaît rien en dehors de la nature humaine et qu’il nie tout sentiment d’identité nationale lequel est irrémédiablement lié à un lieu, un passé, des ancêtres, des grands hommes et une histoire. Que ce soit par la repentance envers les erreurs et excès de la colonisation, de l’esclavage ou la Shoah, repentance qui ne retient de l’histoire que ce qu’il y a lieu de condamner. (PS : refuser les excès de la repentance ne consiste à cautionner ni la colonisation, ni l’esclavage ni la Shoah, dont les crimes sont condamnables sans restrictions. Cependant on ne peut pas fonder une identité collective en ne retenant du passé que ce dont il y a lieu d’avoir honte sans pour autant s’enorgueillir de ce qui est sujet de fierté et qui ne se résume pas à la seule Révolution française).

Peut-être ajouterais-je encore quelques post-its sur les arts et le fantasme de leur vulgarisation, sur l’hédonisme en lieu et place de l’épicurisme stoïque, sur l’épanouissement personnel comme fin dernière, sur l’anathème jeté sur le travail au profit du temps libre qui bien souvent se traduit par du … divertissement, sur le fantasme de l’exotisme et des voyages, sur le paradigme qui lie intimement technologie et progrès technique au progrès social et culturel, sur l’illusoire possession d’objets de luxe alors qu’on ne possède véritablement que l’amitié et quelques certitudes divines … mais je ne voudrais pas inutilement alourdir ce billet et, à mes yeux, l’essentiel tient à ce reniement presque viscéral, consubstantiel de ce qui nous vient du passé.

Voilà en quoi consiste la modernité, dirais-je, l’organisation du mouvement perpétuel et de la révolution permanente, de la révocation de l’histoire et de l’affadissement des origines, dans le joyeux étourdissement que donne le champagne combiné à la valse, étourdissement dont devraient s’émouvoir ceux qui se rappellent de l’effondrement de l’empire des Habsbourg.

« C’est entendu, « le monde bouge », (s’exclame N Polony sur son blog, lequel dans le billet du jour se propose de faire l’éloge du conservatisme) et l’on nous somme de toutes parts de nous intégrer joyeusement au mouvement. A gauche par haine des vieilles traditions forcément réactionnaires et obscurantistes, à droite par nécessité de ne pas se laisser déborder par la concurrence, de quelque nature qu’elle soit et d’où qu’elle vienne. La révolution a gagné. Elle est l’indépassable mot d’ordre d’un Occident qui s’est trouvé là le souffle que ne lui donne plus sa force créatrice. La révolution, dans la nouvelle mythologie occidentale, se décline dans tous les avatars de notre vie sociale comme un refus absolu d’envisager notre inscription dans une généalogie, c’est-à-dire autant notre condition d’héritiers que notre responsabilité envers les enfants à venir.»

 

Pas de passé, pas de futur !