Les groupes ont besoin de socles, de fondements voire de fondations. Chaque groupe prospère, tient, se perpétue par la grâce d’un certain nombre de valeurs partagées : ce qui confère l’autorité, la légitimité, la place accordée aux défunts, aux ancêtres, aux enfants, les rituels d’initiation, l’existence ou non de cellules familiales fondées sur le couple, la place respective de l’homme et de la femme à l’intérieur de ce couple, les hauts faits d’arme, le récit historique, épique, quelles divinités et quel culte leur rendre … La complexité, la vigueur et l’enracinement de ces valeurs tiennent à la dynamique propre de ce groupe, à ses tropismes qui l’emportent sur ses entropies. Ce corps de valeurs, c’est le lien. Religere, dit-on en latin, c’est tout ce qui relie, tout ce à quoi on accorde foi et dont la transgression est tabou, entraînant exclusion et châtiment. Une religion, au départ, ce n’est rien d’autre que cela, le corps des valeurs, le codex, qui garantit la cohésion du groupe, dont le respect conditionne la survie et la prospérité du groupe, ce qui confère aux valeurs un caractère sacré, d’où le terme parfois abusif ou mal compris de parole divine. Une religion c’est l’ensemble des valeurs auquel le groupe accorde foi et qui dès lors accède au rang de sacré.

Ce corps de valeurs est complexe, d’interprétation difficile. L’accès au sens est malaisé, nécessite de la culture, de l’esprit et de la patience. Cet accès est implicitement refusé au commun des hommes, c’est ce que pensent les docteurs du catholicisme, du judaïsme et de l’islam. La parole divine, donnée, n’est accessible qu’en l’interprétant et l’interprétation est un art réservé aux seuls doctes. Calvinistes et luthériens sont en rupture avec ce postulat, ils estiment que le texte (sacré) est accessible directement, que l’interprétation qu’en donnent les doctes est sujette à caution, à suspicion, qu’elle est souvent complaisante avec le pouvoir dont elle contribue à imposer la légitimité, qu’elle est de ce fait malvenue voire nuisible.

C’est du reste cette collusion du clergé avec la noblesse, avec les détenteurs du patrimoine, des privilèges et du pouvoir, à laquelle voulurent, non sans raison, s’attaquer les héritiers de Voltaire, Rousseau et Diderot, ces thermidoriens qui, pour faire bonne figure, décollèrent les têtes non seulement des hommes mais aussi des symboles, des statues et des sépultures, présentes à profusion dans nos églises. Ils inaugurèrent un processus de sécularisation, de laïcisation, mais peut-être serait-il plus juste de parler de décléricalisation, processus qui aboutit aux lois Jules Ferry de 1905. Cependant, les choses ont-elles été comprises ainsi et ne sommes-nous pas, aujourd’hui, face à un immense et profond malentendu à propos de la question de la laïcité ?

En parallèle du processus de sécularisation, laïcisation, décléricalisation s’est engagé un autre processus aux conséquences inattendues. L’électricité, les progrès techniques, les surplus agricoles, l’industrialisation et, leur corollaire, l’instruction publique et obligatoire, ont fait reculer les sentiments de piété, certes souvent naïfs, mais les explications sommaires proposées aux esprits en éveil quant aux questions pragmatiques furent, par la force des choses, étendues aux fins dernières. L’origine du monde, la destinée humaine, la vie, la mort …, toutes ces questions furent retirées à la théologie et, avec un grand élan de générosité républicaine, confiées aux sciences lesquelles professèrent connaître d’autant mieux l’avenir qu’elles sauraient remonter dans le passé, à proximité de ce big bang devenu le Sésame de la création, reléguant Dieu, ce mauvais acteur de carnaval, au magasin des accessoires. Le monde est devenu « raisonnable » et « arraisonnable » (Heidegger), technicisable, réductible, nul mystère désormais n’échapperait à l’une des disciplines de la science toute puissante. Ce par quoi les hommes croient être reliés désormais – religere – c’est une croyance (c’est un comble !) irrationnelle, protéiforme et tentaculaire qu’il n’existe nuls problème, question ou mystère auxquels la science ne parvienne à bout et que tout le reste n’est que littérature. « Reliés » par un pensée progressiste, les hommes ont relégué le corpus de valeurs (le codex dont nous parlions en introduction de ce propos) en question privée, personnelle, intime, d’abord retirée à un clergé (initialement chargé d’en assurer la maintenance et l’interprétation), pour finir par le privatiser, le démettre de la chose publique et le remettre entre les mains d’intérêts privés censés mieux gérer la chose. Or tout le malentendu vient de là : quoi qu’on en dise le codex n’est ni privatisable ni abrogeable. Tout au plus peut-on le soustraire des mains d’un clergé mais c’est aussitôt pour le confier à des mains profanes, séculières, des administrations, des confréries. Si le corps social d’un pays, d’une nation, se perpétue c’est que le codex est vivant à moins que ne reste vivace le souvenir d’un codex que l’on croit avoir abrogé.

En d’autres termes, ce postulat de la laïcité, selon lequel la religion serait une affaire privée, personnelle, intime, ce postulat est un contresens, un malentendu et une imposture absolus. Ce qui fait lien –religere – ne saurait être privé. Ce qui fait lien –religere – fait partie de la chose publique, en dépit de l’obstination des agnostiques à le nier. Ce qui fait lien –religere  retiré des mains d’un clergé coupable de collusion, passe obligatoirement en d’autres mains lesquelles, par le fait de la possession, devient à son tour clergé, laïque peut-être, multinational sans doute, armé de bonnes intentions nous voulons le croire, mais agissant dans une a-moralité que nulle déontologie ne parviendra à combler.

Le débat qui aujourd’hui fait rage en France s’éclaire de ce constat : l’espace public est déclaré laïc, la religion est déclarée affaire personnelle, voire affaire de communauté mais en aucun cas affaire d’état et encore moins de nation. Que reste-t-il dès lors pour faire lien – religere : le respect que les individus se doivent à eux-mêmes et aux autres, en d’autres termes, les droits de l’homme, s’exclament d’aucuns. A leurs yeux, «les droits de l’homme» constituent la nouvelle et seule «religion». Et comme les hommes sont taillés dans le même bois sous toutes les longitudes et toutes les latitudes, ils en déduisent que tous les groupes et toutes les communautés se dissolvent en une seule et même communauté humaine, internationale, une grande nation internationale, sans et hors les frontières, du Darfour à la Birmanie en passant par le Kosovo. En initialisant le mouvement de décléricalisation du sacré, les révolutionnaires de Thermidor ont porté sur les fonds baptismaux un concept flou et incertain : la laïcité, dont la seule manifestation patente qu’ils aient jamais réussi à en extraire consiste en «les droits de l’homme et du citoyen». Et l’obstination avec laquelle leurs descendants campent sur cette posture ressemble à rien moins que la «pensée unique», intransigeante et totalitaire.

 

Et si les thermidoriens et leurs descendants s’étaient trompés ?

Car dans cet espace public, déclaré laïc, font irruption des groupes qui n’entendent rien au charabia des «droits de l’homme» (ce qui ne signifie pas qu’ils ne les respectent pas ; de façon générale faisons le constat que le respect factuel des «droits de l’homme» n’est pas forcément proportionnel avec la fréquence des déclarations d’intention quant aux droits des homme) mais qui sont reliés –religere – par une religion puissante et vivante, des groupes qui ne comprennent pas que l’espace public et laïc leur refuse le champ d’expression pour leur religion et encore moins leur demande de renoncer à la manifestation de celle-ci. Peut-être les choses seraient-elles différentes si la France, l’Occident en général, pourtant profondément attachés aux valeurs et à l’héritage chrétiens, n’avaient commis ce malentendu sémantique majeur consistant à confondre laïcité et décléricalisation. Nous aurions sans doute évité que l’esprit de technique ne réduise peu à peu la morale à un accessoire déontologique et, surtout, de passer sous silence qu’en dépit de la laïcité, nous restons soudés par des valeurs, chrétiennes ( ?), lesquelles continuent de nous relier, - religere.