Nadine Gordimer, Un amant de fortune (En anglais : The pickup)

Depuis dix ans déjà Nadine Gordimer était distinguée par le prix Nobel de littérature (1991) lorsqu’elle publia «The pickup». Nadine Gordimer est née en 1923, en Afrique du Sud, dans un milieu aisé, de culture juive et de religion catholique. Elle ne quitta jamais son pays, prit fait et cause pour le combat de Nelson Mandela et devint le témoin intransigeant des contradictions et des bouleversements à l’œuvre dans son pays. «The pickup» répond à cette exigence, celle de rendre compte de la complexité de la mixité ethnique et culturelle et d’éclairer les drames à partir d’un regard qui a pris de la hauteur en refusant les poncifs que l’on connaît.

Un grand roman met en scène des personnages dont la réalité, le réalisme ou la vraisemblance, comme on voudra, intègre tous les aspects de cette complexité. Longtemps l’auteur aura écouté, regardé avant que de donner la parole. Il en va ainsi des personnages de Dostoïevski, de Stendhal, d’Alfred Döblin ou de Thomas Mann : ils sont «vrais», ils «crèvent l’écran» tellement ils sont bien «croqués».

Julia, blanche et fille de riches, joue les rebelles bohèmes avec ses amis de La Table. Ibrahim, noir, musulman et clandestin, répare les automobiles. Lorsque Julia la rebelle demande au garagiste de réparer la vieille automobile dont elle feint de se satisfaire, elle rencontre Ibrahim et très vite l’un et l’autre deviennent d’improbables amants, conscients et amusés de tout ce qui les sépare.

Mais une dénonciation met fin à la semi-clandestinité d’Ibrahim, contraint à un humiliant retour. Contre toute attente, Julia tourne le dos à son pays qui n’a pas su accueillir son «amant de fortune» et décide de suivre ce dernier. Dès lors les jeux sont faits et la réalité triviale impose ses règles avec lesquelles il ne s’agit pas de jouer. Ibrahim est à nouveau le fils prodigue revenu après un revers de fortune, sa place est à reconquérir au sein du clan aux comportements codés mais non dénués de bienveillance. Et Julia cesse d’être la rebelle bohème pour devenir la femme d’Ibrahim, contrainte à décrypter les interactions subtiles au sein du clan, dans une langue que de surcroît elle ne maîtrise pas.

La force du roman tient dans la confrontation de ce couple improbable, mais fort de son amour, avec une société tribale, en apparence archaïque, loin du clinquant de la modernité et de l’appareillage technologique, mais forte d’une tradition qui sait «bien nommer les choses», comme disait Camus, qui désigne à chacun la place qui lui revient et l’invite à des comportements où la retenue et la déférence l’emportent sur la révolte et l’insoumission. Cela n’empêche pas Ibrahim de caresser son rêve d’un nouveau départ, vers un pays qu’il estime plus digne de sa femme, et cette dernière à nous faire le don d’une ultime et surprenante audace.

Nulle thèse dans ce roman au sein duquel la «vérité» des personnages suffit à «montrer» les impostures de la modernité occidentale et de ses schémas réducteurs, les archaïsmes des sociétés traditionnelles et la conflictualité des cultures, contraintes à parlementer longtemps avant de trouver leurs points d’accord.

Mais un grand roman n’a pas besoin d’énoncer ses thèses.

 

 

Extrait:

« Et si j’avais une voiture neuve, n’importe qui sur la route pourrait avoir la même panne et me tuer – alors?

Ce serait votre destin mais vous ne l’auriez pas – comment dire- cherché.

Le destin.

Elle trouve cela amusant : ça existe ce truc là ? Est-ce que j’y crois ? Vous à coup sûr.

Etre ouvert aux rencontres – voilà ce qu’elle et ses amis considèrent de toute façon comme une valeur importante. Pourquoi ne pas prendre un café – si vous être libre ? «