Le WE du 15 août, plusieurs centaines de femmes se réunissent à Berlin et manifestent. Elles portent des tenues extravagantes, voire aguicheuses et provocantes, et, précisément,  revendiquent ce droit sans pour autant se considérer être à la libre disposition des hommes. La rumeur veut que les « slut walks » soient organisées en réaction à des propos policiers jugés machistes ou sexistes selon lesquels (je cite de mémoire) : « si les femmes ne s’habillaient pas comme des traînées, elles ne seraient pas importunées ». Les « salopes » s’indignent contre de tels propos et mettent en demeure la société de leur garantir une liberté qu’elles estiment écornée de façon insupportable.

Mais s’agit-il seulement d’une revendication de liberté ?

A regarder de près, que reprochent les prétendues « salopes » à la société ? Sans doute d’être en butte à la « drague lourde ». Mais plus encore, elles reprochent à la société que déambulent, en toute impunité, des hommes susceptibles d’attenter à leurs personnes, des pervers ou des serials killers en puissance. Tous les hommes, n'en déplaise, ne sont pas serial killer, pervers ou seulement relous, pour la plupart ils sont « normaux », leur éducation et leur self-control leur permet d’en rester, vis-à-vis d’une femme qui leur plait, à une drague subtile. Ce qu'en revanche les femmes de Berlin demandent implicitement, c’est que la société distingue les uns des autres a priori, qu’elle fasse aux hommes une sorte de « procès de pulsion » (variante du procès d’intention), dont on pressent la subjectivité voire le caractère totalitaire. On devine ce qu’il adviendrait des hommes « douteux » si de surcroît on revendiquait le principe de précaution : le héros incarné par Tom Cruise dans un film d’anticipation en donne une bonne illustration?

Dès lors si les femmes, et elles ont raison, inclinent pour la subtilité plutôt que pour la lourdeur, il leur appartient peut-être, en retour, elles aussi, de faire preuve de discernement et de « subtilité ». D’être démocratique et laïc, l’espace public n’en est pas pour autant indifférent ou indifférencié. Il reste, dirions-nous, « qualifié ». Il y a des lieux où le silence, la discrétion, la retenue … sont de rigueur, non pas sous l’effet de la loi mais sous celui de la « policy » ou de la « civility » comme diraient les anglo-saxons. De même il ne viendrait à l’esprit de personne d’entrer en tenue de bains dans une église, une synagogue ou une mosquée. Il y a en revanche d’autres lieux où une certaine exubérance va de soi, le carnaval par exemple … Aussi la liberté vestimentaire sans restrictions, sans retenue, apparaît-elle,  d’une certaine façon, comme dépourvue de subtilité.

Cela jette un autre éclairage sur les revendications des « marches des salopes » : celles-ci ne confondent-elles pas liberté et « licence » ? J’entends les arguments selon lesquels les atteintes aux personnes ne touchent pas seulement les prétendues « provocatrices ». A contrario, nulle « provocation » ne peut justifier les crimes, cela reste intangible. Cependant, si l’espace public demeure « qualifié », il n’en est pas moins devenu hautement « érotisé » (le moindre arrêt de bus en campagne donne libre cours à l’imaginaire publicitaire érotique). Cette érotisation urbi et orbi est d’autant plus cruelle pour ceux  des hommes « normaux » qui sont réduits à la misère sexuelle dont parle Michel Houellebecq. Et la liberté vestimentaire sans restrictions participe de cette érotisation à outrance. Les hommes ne sont pas tous normaux et subtils, mais sauf à « neutraliser » voire « stériliser» tous les autres (au nom du « procès de pulsion »), il convient d’accueillir avec prudence chaque revendication de liberté supplémentaire et de trouver, au sein de l’espace public, un équilibre entre liberté, érotisation, mesure et décence.