«  … ils se retournaient pour lever les yeux de l’écran monolithique sur lequel on balançait des images. Certains prononçaient les paroles des chansons en cours. Mais je me concentrais sur ceux qui ne prononçaient pas les paroles ; sur ceux qui les avaient peut-être oubliées ; sur ceux qui ne les avaient peut-être jamais sues »

« Les gens ont peur de se perdre sur les autoroutes de L.A. C’est la première chose que j’entends quand je suis en ville. Blair vient me chercher à l’aéroport de L.A. et marmonne ça pendant que sa voiture gravit la rampe d’accès. Elle dit « … ». Cette phrase ne devrait pas m’ennuyer mais elle s’incruste désagréablement dans mon esprit. Plus rien ne semble important. Ni que j’ai dix-huit, ni … »

Clay, le narrateur, revient chez lui, dans les beaux quartiers de L.A., Beverley Hills, Bel Air, après un séjour dans le New Hampshire dont il dit peu de choses. Il boit, fume des joints, conduit des voitures de sport d’un prix exorbitant, se soucie de porter des vêtements de marque et de présenter un bronzage impeccable, baise, participe à des soirées où les gens sont déjà défoncés, prend des somnifères et glisse dans quelques heures de mauvais sommeil avant de recommencer le lendemain, sans plus de conviction.

Le temps de « Moins que zéro » est un temps de vacances et d’apesanteur. Issus de familles immensément riches, les personnages que croise le narrateur sont immensément désoeuvrés et pourtant pris dans une agitation de mouvements browniens. Clay retrouve Blair qu’il fuit parce qu’il pressent qu’elle a besoin de lui. Clay tente de retrouver son ami Julian qui le fuit parce que ce dernier a honte de ce qu’il est devenu : tapiner pour payer sa came. L’intrigue se résume à ces deux mouvements, lesquels ne prennent jamais vraiment leur envol, de même que les personnages ne parviennent jamais à se défaire de leur ennui d’enfants trop gâtés.

Pourtant cette jeunesse dorée ne manque de rien, elle a même des parents, lesquels sont divorcés, affairés, dépaysés dans les endroits les plus huppés du monde. Dans le monde d’Ellis il n’y a pas d’adulte ou alors en creux.

Comment dès lors raconter l’ennui d’une jeunesse qui se perd dans l’absence de désirs ? B2E ne juge pas, il donne à voir. Entre le narrateur et le personnage de Clay, héros et témoin de ce qui pourrait donner matière à sitcom ou série B, point de distance. On entend les portières claquer, la coke pétiller sur la paroi nasale. L’accumulation chronologique et indifférenciée de petits détails génère un sentiment de vacuité. « Moins que zéro ». Des vies qui se résument à des enchaînements privés de sens, valent moins que zéro, c’est ce que suggère B2E sans jamais le dire sauf dans le titre.

Il y a dans la plume de B2E de ce Joyce qui a suivi méticuleusement Ulysse dans ses pérégrinations dublinoises. Est-ce donc cela l’Amérique, se demande-t-on, non sans effroi, après avoir refermé le livre ? Nous le savions. Simplement nous ne l’avions jamais entendu avec autant d’acuité lancinante. Quant à savoir pourquoi, B2E nous laisse à nos questions. Et peut-être aurions aimé qu’il lâche deux secondes son personnage pour nous en dire deux mots !