C’est le titre d’une pièce de théâtre qui se donne à Paris depuis quelques semaines, au théâtre de la ville de Paris plus précisément. Je ne l’ai pas vue mais il en fut (est) beaucoup question dans la presse, non pas pour ses supposées qualités esthétiques, mais pour l’atmosphère de scandale qui l’entoure. En effet depuis le début des représentations, des groupes (sic) viennent en perturber le cours, soit à l’extérieur en contrariant l’entrée des spectateurs, soit dans la salle même en interrompant le spectacle avec force protestations et cris. 

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De quoi s’agit-il ? Si j’en crois les comptes rendus, la scène d’où vient le scandale met en présence un fils et un père atteint de sénilité, lequel défèque sur lui. Il semblerait que des excréments soient mis en œuvre, afin de mieux « saisir le spectateur ». La scène se déroule devant une reproduction géante de la tête du Christ peinte par Antonello de Messina. Les groupes perturbateurs sont présentés par la presse unanime comme des catholiques intégristes et opaques à l’art contemporain. Le théâtre (subventionné) de la Ville de Paris a obtenu une protection policière pour garantir la continuité des représentations mais les perturbateurs ne désarment pas et la police exerce à leur encontre une répression parfois violente. L’auteur, Roméo Castelucci, semble stupéfait de tant de controverse, il déclare revendiquer une inspiration chrétienne sous des formes modernes et se serait exclamé : « pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ». Un collectif de personnalités, parmi lesquelles on note les signatures de Patrice Cherreau et d’Isabelle Adjani, prend fait et cause pour la pièce et pour la liberté d’expression artistique. Quant à l’épiscopat, il se montre embarrassé, indigné sans doute par une mise en scène à ses yeux blasphématoire, mais réservé par crainte de s’aliéner l’opinion publique.  

Voilà pour les faits dont il convient dès lors de faire les « bonnes » mises en perspective. Dans cet esprit je voudrais rappeler un autre événement culturel qui n’est pas sans résonnance avec la pièce en cause. Au printemps dernier, en Avignon, un autre groupe « intégriste» et « obscurantiste » s’en est pris à une œuvre (d'art contemporain) d’Andres Serrano représentant une photo de crucifix baignée dans la propre urine de l’artiste. On se rappelle aussi qu’une dizaine d’années auparavant, certaines caricatures danoises furent l’objet d’attaques autrement violentes.  

Il y a sans doute, entre des caricatures et des mises en scène scatologiques, le degré d’échelle qui sépare l’irrévérence du blasphème. Cependant les unes comme les autres témoignent d’un état d’esprit général, profane et désacralisé, pour lequel les effigies et signes religieux relèvent désormais de l’ethnographie et de l’anthropologie. Selon cet état d’esprit, la figure du Christ n’est plus la représentation la plus pure du sacré chrétien mais seulement l’un des motifs de l’esthétique chrétienne. A ce titre elle entre dans le bien commun public des motifs esthétiques et devient passible de toutes les adaptations et distorsions issues de l’imagination des artistes. En toute légalité s’entend (car le blasphème, s’il peut être considéré comme une offense, n’est pas un crime). Légalement, donc, les intégristes sont condamnables de s’en prendre à une production artistique jugée par eux blasphématoire mais bénéficiant d’une certaine manière de l’immunité laïque. Cependant, il y a la common decency !

Nulle loi française n’oblige un fidèle d’entrer, couvert, dans une mosquée, et, découvert, dans une église. Mais la common decency invite chacun à se conformer à ces règles ancestrales dont seuls les érudits sont encore en mesure d’expliquer les origines et dont l’observance témoigne de l’existence de quelque chose de sacré, d’intangible et non réductible à la chose républicaine. « Cela ne se fait pas », tout simplement. Non par obéissance aveugle à une discipline surannée mais par respect envers les signes de la foi d’un groupe ou d’une communauté religieuse. La république a certes aboli la sacralisation de l’espace public, mais elle n’a pas aboli le sacré, cela n’est pas en son pouvoir. Elle en a restreint le territoire sans pour autant en restreindre l’intensité et la permanence. Au nom de la common decency, il appartient à ceux qui se définissent dans l’espace public désacralisé de garder respect envers ceux qui sont restés fidèles au sacré, de quelque religion fut-il. Transgresser cette décence relève d’une certaine manière de l’invective, de l’indécence voire de l’offense. Associer la figure du Christ a une mise en scène scatologique relève de l’indécence et de l’offense, de la transgression de la common decency, quand bien même je le répète cette association n’est pas répréhensible par la loi. De même, le drapeau tricolore constitue un symbole profane de la république et celle-ci trouverait sans doute à redire si un artiste le profanait dans une mise en scène scatologique.

Dans cette controverse, la vraie question me semble située dans le besoin des artistes à recourir à des mises en scène scatologiques et dans la complaisance d’un certain public (bobo ?, blasé ? décadent ?) à leur donner audience. La sénilité et la déchéance des individus restent de plein droit des thèmes de l’imaginaire, qui plus est en liaison avec la mort donc avec le sacré. D’une certaine manière aussi la scatologie n’est pas sans lien avec le sacré. Mais cela justifie-t-il le recours à des mises en scènes triviales ? Racine me semble-t-il parle de ces questions en des termes respectueux de la common decency, par la seule force du verbe. Car le théâtre est par excellence le lieu des re-présentations. Au théâtre l’exécution d’un condamné ne suppose aucune exécution réelle. Pour donc mettre en scène un vieillard qui défèque, point n’est besoin de le faire déféquer réellement et de produire en scène le résultat de la défécation. Quant au crucifix de Piss Christ, on voudra bien m’expliquer ce que je suis censé comprendre, en dehors d’une certaine abjection que j’associerai définitivement au nom de l’artiste. Les formes artistiques offrent d’autres ressources. Leur mise en œuvre et leur mise en scène, cependant, supposent une discipline et un art dont ne disposent sans doute plus des artistes qui, tels des enfants mal élevés, cherchent à faire passer des insolences provocatrices pour des traits de génie (et qui en passant feignent d’oublier la dette qu’ils ont vis-à-vis de deux millénaires de chrétienté).  

En conclusion je supplie Roméo Castelucci d'avoir le bon goût de trouver, pour ses performances scatologiques ultérieures, une autre tutelle que le visage du Christ. J’invite les chrétiens offusqués par la pièce d’adopter la seule posture que celle-ci mérite : l’ignorer. Enfin je prie la presse de repasser de l’autre côté de la common decency et de restituer à la chrétienté une partie de l'empathie dont elle fait preuve vis-à-vis d’autres religions nettement plus sourcilleuses.