Une nouvelle élection présidentielle se présente à l’horizon de quelques mois et le pays est dans l’effervescence qui précède l’ébullition. Le pays a raison : l’élection présidentielle est LE rendez-vous politique français par excellence, le rendez-vous des français avec leur destin. Tous les cinq ans (une période courte à vrai dire, si l’on considère tous les enjeux), les cartes sont ramassées, rebattues, distribuées. Au cours des élections présidentielles (et des législatives lesquelles en général entérinent le suffrage présidentiel), les grandes lignes politiques françaises sont tracées et ni les municipales, ni les cantonales ni les régionales n’en infirment la direction. Aussi les adversaires et challengers ont-ils raison d’affuter les armes, le PS d’avoir conduit des primaires dont on peut certes déplorer la munificence, l’UMP de mobiliser ses adhérents, etc. Cependant, les débats seront-ils à la hauteur des enjeux et de l’envie d’en découdre ?

On peut en douter.

Si on voulait se livrer à l’exercice de rapporter ces élections à deux ou trois enjeux majeurs, nous citerions en premier lieu le poids de l’endettement et son corollaire, la place de l’état-providence dans la conduite des affaires publiques. Sur ces questions, les propositions abondent, d’inégales teneur et crédibilité certes mais, peu ou prou, le débat est engagé. Dans les mois à venir, les affrontements télévisés ne manqueront pas et les arguments non plus, n’en doutons pas. Cet enjeu, économique si on devait le qualifier, sera expertisé, analysé, discuté, évalué. Les échanges seront factuels, sans doute pas toujours courtois, mais nul ne sera inquiété pour avoir tenu tel propos ou tel autre. Il n’en ira probablement pas de même de l’autre enjeu. Un enjeu plus important encore que le premier car il définit le corps de valeurs permettant de faire les choix économiques.

Je veux parler du vivre-ensemble, que d’aucuns orthographient déjà « vivrensemble », une autre façon de dire ce qu’est le pays, est-il ou non une nation, qui en fait partie, qui n’en fait pas partie, qui y entre et qui y reste, quels dieux sont honorés, quels ancêtres et quels morts vénérés, quels génocides sanctifiés, comment s’exercent les fonctions de police et de justice, ce qu’il permis de dire ou d’imprimer, etc. Toutes ces questions font partie de ce « vivrensemble » que les persans des lettres (persanes) s’attendraient à trouver en débats si un nouveau Montesquieu leur redonnait la parole. Or que verraient nos modernes persans ?

Un gouvernement engage un vaste chantier de redéfinition de l’identité nationale mais les partis d’opposition s’empressent d’en dénoncer la tenue en prêtant au gouvernement des intentions sournoises. Nos persans seraient sans doute étonnés que les partis d’opposition estiment que les questions d’identité nationale vont de soi et que vouloir en faire débat constitue une tentative, vulgaire, de ségrégation et d’ostracisme vis-à-vis de communautés dont les coutumes sont éloignées de la norme occidentale.  

Allons plus loin. Nos pieux persans seraient sans doute surpris par le parti-pris de laïcité de la république, mais le seraient sans doute plus encore par l’exercice de cette laïcité. En effet, la France où ils sont en visite a été dominée durant des siècles par une religion chrétienne aujourd’hui tombée en grande désuétude. Les églises ressemblent plus à des lieux de tourisme qu’à des lieux de prière et le clergé peine à recruter ses officiants, mais cette religion continue de faire l‘objet de virulents pamphlets et attaques anticléricaux, souvent de la part d’artistes et de directeurs de théâtre généreusement subventionnés par ailleurs. Jamais, se diraient-ils, le Sultan ne tolérerait que l’on manquât ainsi de respect au Prophète. D’autant plus que ces mêmes artistes, directeurs de théâtre et autres philosophes en appellent à la plus grande indulgence pour les rituels publics de religions plus tardivement implantées.

Enfin, pour nos persans, un chinois est un chinois et un turc, un turc. S’il n’y a pas lieu de faire de différences (de droit) entre eux, il n’y a pas lieu non plus de les confondre, et leur installation sur les terres du Sultan n’est pas inconditionnelle. Dans sa grande sagesse, le Sultan n’ignore pas du reste que la dispersion aléatoire de nouveaux arrivants sur le sultanat présente un risque élevé de ségrégation communautaire, que la mise en présence de groupes d’origines, de cultures et de croyances différentes est génératrice de confrontations, parfois polémiques et belliqueuses. Aussi demanderait-il à ses vizirs de réunir les représentants des différentes communautés afin qu’ils conviennent des conditions du « vivrensemble » et définissent devoirs et renoncements réciproques.

Pour finir, nos persans ne manqueraient pas d’être surpris par cet acharnement à vouloir pénaliser les négateurs de génocides, non qu’ils témoignassent une quelconque sympathie vis-à-vis des auteurs de ces génocides, mais ils estimeraient sans doute que le devoir de mémoire est affaire d’historiens et de scribes et non d’hommes de loi. Ils ne manqueraient pas non plus de citer l’exemple des turcs qui refusent farouchement de nommer génocide les événements produits sur leur territoire autour de 1915.

Sur toutes ces questions (et sur beaucoup d’autres) nos persans se diraient « quel drôle de pays que celui que nous visitons, les questions simples sont rendues inutilement compliquées et les questions essentielles entraînent des anathèmes pour ceux qui osent émettre une opinion différente de celles de la pensée dominante. Le Sultan, lui, ne se priverait pas de l’avis des Cassandre et en favoriserait l’expression.

Mais il y a fort à parier que nos persans écourteraient leur séjour, surtout à l’approche des élections présidentielles, et qu’ils ne manqueraient pas, de retour chez eux, de dire qu’en ce pays exotique qu’est la France, tous les sujets disposent de la liberté d’expression et de débat, à la condition expresse qu’ils ne s’en servent pas.