Ce slogan revient dans la campagne présidentielle qui s’annonce et, peu importe qui s’en réclame, ce qui compte c’est ce qu’il recouvre. Il fut une époque, pas si lointaine, où l’on se targuait « d’acheter français », de « consommer français ». Certes il subsiste bien ici et là quelques secteurs d’artisanat dont nous pouvons, nous français, nous enorgueillir de la production. Cependant, la régression de notre secteur industriel est telle que la plupart des produits dit français sont fabriqués pour l’essentiel hors de nos frontières. Il en va ainsi des automobiles, de la plupart de l’électroménager. L’aéronautique et le ferroviaire sont peut-être plus «franco-français», mais je ne connais pas de ménage qui achète même occasionnellement un train ou un avion. Quant à ce qu’il est convenu d’appeler les TIC (technologies de l’information et de la communication), vouloir acheter français procède tout simplement de l’utopie.

Cependant il est question de « produire français », ce à quoi je ne peux que souscrire s’il s’agit, en réalité, de créer les conditions économiques, institutionnelles et concurrentielles  pour que cette production soit possible. L’actuel déficit annuel de la balance commerciale française se situe aux alentours de 60 milliards d’euros. «Produisons français» afin que ce déficit se réduise voire se transforme en excédent, comme c’est le cas en cette Allemagne si souvent citée en exemple pour ses résultats et si peu pour ses méthodes. Cette Allemagne où le «pacte social» et le marché du travail ne sont pas fondamentalement différents des nôtres. Il est à ce propos fort surprenant que nous ne « produisions pas plus français » tant notre productivité, nous disent d’aucuns, est égale voire supérieure à celle de l’Allemagne. Il y a sans doute un « blème » français spécifique.

Car deux conditions, au moins, semblent nécessaire à cette volonté de «produire français » : une compétitivité suffisante d’une part, un esprit d’entreprise et d’innovation d’autre part. Sans doute la compétitivité française n’est-elle pas ce que d’aucuns prétendent. Les revenus des salariés français sont certes inférieurs à ceux de nos voisins allemands mais le coût salarial y est bien supérieur. Le coût salarial regroupe toutes les charges qui reposent sur le travail, celles qui sont inhérentes à la production même, mais aussi celles qui relèvent du « pacte social », pudiquement appelées « charges salariales et patronales ». La récente suppression de la taxe professionnelle va dans le sens de la compétitivité. La réforme des retraites aussi. La durée annuelle du travail en Allemagne est peut-être équivalente voire inférieure à ce qu’elle est en France, mais les salariés ont une vie active plus longue, ce qui réduit d’autant les charges de retraite pesant sur le travail.

Il en va de même des 35 heures, que d’aucuns continuent de présenter comme une panacée. Il est reconnu aujourd'hui que les 35 heures ont généré pour les entreprises un surcroît de charges de 5% environ, donc une perte de compétitivité équivalente. Si les 35 heures étaient la panacée qu’on nous présente, l’industrie française n’aurait pas été délocalisée à cette échelle. L’industrie allemande, elle, n’a pas été délocalisée, que je sache. Mais il est vrai qu’en lieu et place de madame Aubry qui nous administrait sa potion magique, un certain monsieur Hartz a réformé le droit du travail allemand. On apprécie les méthodes à leurs résultats ! Sans parler que les secteurs d’activité non marchands (éducation, administration, collectivités locales …) ont mis en place les 35 heures avec une exemplarité scolaire, ce qui a pesé d’autant plus sur le coût du travail dans l’industrie et donc sur sa compétitivité.

Quant à l’esprit d’entreprise, en dehors de la compétitivité retrouvée du travail, il a besoin d’une double stimulation : celle d’une politique active de recherche et développement et celle d’une politique industrielle d’investissement, dont le Plan de Relance de 2009 est une illustration.

Nous pourrions poursuivre ainsi pendant de longues pages mais je crois que le lecteur pragmatique en sait assez sur la question. Quant au lecteur dogmatique, nul argumentaire aussi étayé fut-il ne le fera changer d’avis. Il n’en reste pas moins que, vis-à-vis du slognan «produire français», il y a ceux qui en font une question de conditions économiques et ceux qui en resteront toujours aux incantations. Il appartient aux électeurs de choisir leur camp. Les consommateurs et bénéficiares de droits qu’ils sont ont quelques intérêts dans l’affaire !