Rudolph Valentino, Alice Terry

Une femme vient vers moi, elle se hâte, elle marche à vive allure. Tandis que je la croise, elle laisse tomber quelque chose, un gant, un tube de rouge à lèvres ou seulement un billet sommairement plié. Peut-être le téléphone s'est-il mis à sonner dans son sac et s'est-elle précipitée pour l'ouvrir. Les femmes les plus méticuleuses gardent en un savant désordre cette poche de secrets qu'est leur sac à main, les demoiselles aussi. Quant à la femme croisée, je me précipite vers elle et me dépêche de ramasser l'objet, mu par mon éducation mais peut-être aussi par un quelque chose d'indéfinissable. Je le lui remets, elle me remercie et me gratifie d'un sourire, c'est ce que je voulais, l'objet n'était qu'un prétexte. Le sourire clot l'incident de façon heureuse. "De rien, mademoiselle", dis-je.

Pourquoi "mademoiselle" ? Quoique jeune, la femme est peut-être mariée. Les convenances imposent alors: "madame". Mais peut-être n’ai-je nulle envie qu’elle soit mariée, même si je ne pense pas forcément à mal. Du reste, pourquoi diable dire : " penser à mal" ? Mais laissons cette question, elle mérite quelques développements qui nous ramèneraient à Eve et à St-Augustin. Croiser une femme à propos de laquelle "penser à mal" n'est pas une raison suffisante pour mal se conduire, tout au plus entrer dans de bonnes dispositions à l’issue desquelles on finit par penser à mal. "Une homme, ça s'empêche", disait Camus. 

Quant à la femme que je venais de croiser, je ne pensais ni à bien ni à mal, tout au plus à lui remettre l’objet tombé. J’aurais pu dire, "De rien, madame!", mais elle me paraissait trop jeune pour entrer d’emblée dans la catégorie "madame". Elle aurait pensé peut-être ne plus ’avoir l’air d’une femme à qui faire un brin de cour, en passant. Dire "mademoiselle" à une femme dont on ignore la situation matrimoniale révèle un très secret désir que cette situation ne soit pas déjà verrouillée. Entendre "mademoiselle" lorsque la situation est verrouillée est une petite bouffée d'oxygène qui laisse penser que nul verrou n'est définitif.

En revanche, si cette femme était une quadra avec des La Perla si près du corps que cela saute aux yeux, eh bien quelle inconvenance de dire "mademoiselle" . Cela supposerait qu’elle ait fait un bien piètre usage de sa personne. " Madame", en revanche aurait de l’allure, l’allure que la femme avait très précisément, et pour laquelle toute son apparence réclamait un suffrage.

Sans doute les femmes passent-elle de "mademoiselle" à "madame" selon des critères extrêmement personnels et secrets. Les unes n'avaient pas vingt ans, les autres, à quarante encore! La langue et les usages, hélas,  ne peuvent s’accommoder de tant de singularités, aussi a-t-il fallu énoncer quelques critères. "Mademoiselle" pour jeune fille. "Madame" pour épouse. Critères enrichis de variantes: "Madame", pour vieilles demoiselles envers qui faire usage de politesse. "Mademoiselle" pour très jeunes épouses extrêmement jolies à qui rendre un hommage.

Certes, il y a toujours possibilité de dire "madame ou mademoiselle", mais quelle indécision ou quel manque de jugement. En face d’une femme, il importe de prendre une posture. "Madame » lorsqu'il n'y a nulle intention de "penser à mal". "Mademoiselle" dans le cas contraire. Cela bien sûr ne préjuge de rien et l’hésitation est là pour garder de toute inconvenance.

La langue et la grammaire font référence à un état de virginité, dont on ne peut strictement rien savoir, ou un état matrimonial, dont les signes extérieurs sont de moins en moins explicites. Mais en permanence, un je ne sais quoi nous invite à prendre distance avec les règles, à faire usage du mot qui convient, à l’instant qui convient, après avoir eu l’assentiment que cet usage convienne. Cela s’appelle courtoisie, galanterie,  art de vivre fait de légèreté, de déférence et d’inclination … après tout la femme dispose, eh bien que l’homme propose. Madame ou mademoiselle ?

"Les formes nous préservent de la barbarie", nous rappelle Benjamin Constant. L’usage de la dichotomie "madame-mademoiselle", ainsi que toutes les variations, préludes et fugues, masques et bergamasques, loups et bergères, faux-fuyants et vrais trompe-l’œil, tout cela semble relever des formes qui préservent de la barbarie. Et si nous devions y renoncer par le caprice de quelques intransigeants épris de parité et dépourvus d’humour, nous consentirions à l’appauvrissement du langage, lequel s’accompagne toujours d’une régression du bien-vivre et d’une progression de la barbarie.

Comment Eros ferait-il pour décocher ses flèches si les femmes étaient démasquées ?