Artiste-peintre, le narrateur voyage à travers l’Europe de la fin du XIXème siècle et celle du début du XXème, mais peut-être pour nous dire quelque chose à propos de l’Europe à venir. Le narrateur voyage à bords des trains, les uns, de banlieue, les autres, mythiques, l’Orient-Express, le Simplon Express, des trains dont les compartiments, poignées et mains-courantes  en laiton, chromes et panneaux de palissandre délimitaient un univers en mouvement que l’auteur se réjouit d’évoquer. En ce sens, « Roman de gare » n’est ni un vain mot ni un vain titre.

Le narrateur dont nous ne savons pas le nom, à peine l’âge, encore moins la lignée (« je ne connais ni le lieu de ma naissance, ni mes ancêtres, ni mon pays natal que j’ai quitté depuis longtemps … »), obéit à d’énigmatiques injonctions.  A la manière d’un jeu de piste, celles-ci sont déposées dans les gares qui jalonnent l’itinéraire, par le mari de son amante dont il(s) cherche(nt) à percer l’insondable secret.

Adèle, amante sombrée dans l’hystérie, défie le diagnostic du Charcot de la Salpêtrière et même de Freud dont le propos se fait prémonitoire : « Je ne crois pas … qu’on puisse déraciner le mal qui constitue l’essence profonde de la nature humaine. Ce sont nos penchants élémentaires communs et tous les hommes visent toujours à satisfaire leurs besoins primitifs. Ces fous ne sont « bons » ou « mauvais » que selon les conditions extérieures. L’agressivité est l’une des 2 pulsions fondamentales, l’autre face inséparable de l’amour. Ne croyez-vous pas que les grands mouvements de masse dans l’histoire aient un aspect hystérique ? »

La polonaise Maja Brick connaît bien son Freud des derniers écrits, invoqué tel Virgile pour guider les pas de ce Dante moderne qui voyage à bord de trains et se trouve chargé de dresser l’inventaire des charniers et des massacres que l’Europe « hystérique » prépare. Et il y a sans doute une résonnance entre l’hystérie d’Adèle et celle de l’Europe, c’est du moins ce que suggère la construction du « Roman de gare ». Adèle et le narrateur entretiennent une correspondance passionnelle, imprégnée de la noblesse de leurs sentiments et du tourment de leur relation. Cette correspondance fait écho aux récits que de grands témoins nous livrent tour à tour. Il y a ce médecin autrichien qui a soigné un certain Adolf Hitler, blessé en 1918 et déjà proie d’un sombre mysticisme. Il y a Freud encore. Il y a ce visionnaire qui projette un avenir sombre d’humanité réduite à ses fonctions élémentaires. « Roman de gare » fonctionne comme une suite de tableaux, à la manière des retables gothiques ou des chemins de croix. La cohérence et la puissance des enchaînements nous fait oublier la sur-exposition du narrateur, en charge à la fois de la rédemption d’Adèle et du recueil des « dépositions » (mais Jacques le Fataliste, aussi, faisait d’improbables rencontres auxquelles le lecteur s’empressait de prêter oreille).

« Roman de gare » est un livre d’une belle langue épurée, française, qui sait contenir le « pathos ». Les pérégrinations du narrateur commencent à Paris, à la gare de l’Est, et la femme qui en est la raison ressemble à une muse en ombrelle et crinoline issue de l’imagerie du second empire. Mais « Roman de gare » n’est-il pas avant tout un roman d’Europe Centrale, peut-être même de Pologne ou de Russie ? Après tout, la langue importe peu (Kafka disait : » quand on écrit on écrit toujours dans une langue étrangère »). Il y a dans « Roman de gare » des rythmes qui ne sont pas sans rappeler « le maître et Marguerite » de Boulgakov ou les Frères Karamazov de Dostoïevski.

Que Maja Brick ait choisi le français comme « langue étrangère » répond peut-être à cette fascination de l’âme française pour tout ce qui vient d’Europe Centrale et du « monde orthodoxe », considéré comme creuset, tour à tour, de tous les dangers et de toutes les rédemptions.

P 83 : « Son corps. Le phénomène cosmique qui dure dans le temps. Son corps qui brille de sa lumière intérieure. La complexité fractale de son corps vu de près et de loin. Sa beauté fragmentaire et intégrale. Une multiplication planétaire réfléchie dans la merveille anatomique de son corps. Son corps ouvert et fermé. Une porte de vie et de corps. Un temple sacré et un vase impur. Son corps étendu entre le bien et le mal. Indéfini. Un champ potentiel. Plongé dans le désir. Infini à cause du désir. Fini par sa durée. Une intime carte géographique de mon amour. Son corps livré aux rayons X, un objet de commerce et de voyeurisme. Son corps édénique. Eloigné et proche. Précieux. Unique. Mystérieux. Son corps enferme une vie secrète de fibres nerveuses, de tendons, d’extenseurs, de fléchisseurs, de veines où circulent des ruisseaux écarlates. Son corps, machine parfaite qui ne demande aucun jugement moral pour fonctionner et qui subit toute la souffrance de l’âme au point de refuser de vivre, au point de réclamer son renouvellement, d’engendrer une vie nouvelle. Son corps, mon lit de ténèbres et de lumière. Entrer dans son crâne, à l’intérieur de sa douleur. Palper ses veines, leurs connexions vitales. Observer leurs projections sur des écrans internes. Visiter des grottes pléthoriques, palpitantes, débordantes de sève. Contempler la figure totale de son corps multiplié et une, encore vivant. Toucher sa matière, l’empreinte des limites de notre existence. Se lover dans la certitude de son corps, de son corps encore vivant. Tu me donnes le mystère de ton corps, son intérieur intime, la structure de ton être. Ton corps silencieux, fugitif, inaccessible. Ton corps encore vivant, encore vivant … »