Au XVIIIème siècle, les philosophes ont cru faire œuvre de « Lumières » en luttant contre les arguments théologiques et en dévoilant ce que les religions contenaient de factice et de manipulatoire. Les philosophes ont ainsi espéré (et estimé ) éclairer leurs contemporains et descendants.

Mais, à tout bien prendre les choses, il y avait peut-être un excessif orgueil dans leur posture (à moins qu'il ne s'agisse de naïveté) : les philosophes considéraient qu’il suffisait aux hommes de leur emboiter le pas sur les chemins qu’ils ont ouverts pour parvenir au même point d’éclairement.  Nous savons aujourd’hui que rien n’est moins vrai. Nous savons que l’acquisition des « Lumières » procède toujours d’un apprentissage long et difficile (cf Nietzsche : « pour commander, il faut longtemps obéir »). Nous savons qu’en réalité peu d’hommes sont disposés à cette discipline, et que les « Lumières » sont précédées d’un « chemin dans le désert » que les allemands, avec modestie, ont appelé « Aufklärung » (chemin vers la lumière, vers la lucidité).

Tirer le rideau aussi brutalement, pour révéler ce qui se cache derrière, cela donne le sentiment d’une mise en scène, d'une apparition deus ex machina. Beaucoup d’hommes se seront contentés des conclusions énoncées par les philosophes et seront restés dans l’ignorance de ce fait que la lucidité ne vient pas des conclusions mais des efforts consentis pour les atteindre (efforts nécessaires pour construire et structurer l’esprit disposé à ne pas fonctionner avec le secours de la religion ou de la pensée magique). La philosophie n’est pas une potion magique qui agit instantanément. Les hommes qui n’ont pas consentis ces efforts se sont retrouvés démunis, contraints de fonctionner avec une raison encore chancelante et sans le secours de la religion pour comprendre le sacré. 

Beaucoup devinrent hédonistes, nihilistes, sectateurs, égarés …

Si les philosophes avaient eu la sagesse qu’ils prétendaient posséder, intuitu personnae, ils se seraient abstenus. Ils se seraient tus. Ils auraient évité d’attirer les hommes sur des sentiers où la raison encore vacillante ne préserve pas du vertige. Le chemin qu’ils ont fait vers la « lumière », il appartient à chaque homme de l’accomplir, lentement, à son rythme. Et la religion doit rester dans le cœur d’un homme aussi longtemps qu’il n’est pas capable de s’en passer.

La conspiration des philosophes aura consisté en ceci : révéler au commun des mortels ce qu’il n’était pas préparé à voir et le laisser démuni, aveuglé. (« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », René Char)