C'est pourtant ce que revendique le philosophe Henri Pena-Ruiz, membre du Parti de Gauche, dans un édito paru dans le Monde du 14 septembre. Sans doute le philosophe voulut-il voler au secours de cette "valeur" républicaine mise à mal par les temps qui courent. J'insiste sur les guillements autour de "valeur" que le philosophe à l'inverse laisse dans sa nudité sémantique. Il affirme "la dimension émancipatrice de l'école laïque ..., inventée pour que les êtres humains puissent se passer de maîtres, en devenant maîtres d'eux-mêmes, une telle école exclut tout prosélytisme". 

Nous croyons entendre Danton ou l'abbé Séiyès, lesquels pour le coup étaient confrontés à un réel problème de laïcité. Le philosophe Pena-Ruiz feint-il d'ignorer que nous sommes au début du XXI ème siècle? Les menées qu'il attribue aux soi-disant antilaïcs ou cléricaux constituent-elles encore une véritable menace pour la laïcité? L'indignation manifestée par les chrétiens à l'encontre de pièces de théâtre avant-gardistes et blasphématoires est-elle de nature à justifier la mobilisation parfois ostentatoire des laïcs, lesquels, un siècle après Jules Ferry, fanfaronnent tels les braves face au lion abattu. 

Pourtant le philosophe développe et décortique abondamment leur rhétorique comme si le danger venait exclusivement de là. 

Ne cherche-t-il pas à détourner l'attention? Le contresens contenu dans ses propres affirmations n'occulte-t-il pas les véritables menaces qui pèsent sur la laïcité?

Il établit une équivalence entre laïcité et "être humains capables de se paser de maîtres, maîtres d'eux-mêmes". Cependant, les pères fondateurs de la laïcité républicaine n'ont jamais prétendu vouloir "se passer de maîtres". Jules Ferry revendiquait le primat de l'instituteur sur le curé car il savait que le premier bénéficierait de l'autorité du second. L'instituteur était précisément ... ce maître dont le philosophe prétend faire l'économie. Et Le maître est celui devant qui l'élève se tait, s'incline et écoute, comme aime à le rappeler Natacha Polony. 

Seule la présence d'un maître garantit l'absence de prosélytisme à l'école. Car l'autorité du maître fera rempart, non pas au prosélytisme chrétien dont le philosophe voudrait nous convaincre de la menace, mais à ce prosélytisme civil et communautariste qui s'autorise à pénétrer dans l'enceinte de l'école pour mettre un "coup de boule" si nécessaire, et "corriger" l'enseignement de l'histoire lorsqu'il est en contradiction avec celui de la communauté. Un prosélytisme que le philosophe "oublie" de mentionner, par l'effet sans doute d'un obscur processus d'occultation. 

Le philosophe fait-il seulement un lien entre les "coups de boule" désormais monnaie courante dans nos écoles et ce postulat d'élèves "devenant maîtres d'eux-mêmes", un postulat dont on devine dès lors la dangereuse utopie? Homme de gauche ainsi qu'il le prétend, il aura sans doute voulu donner un gage d'antisarkozisme et railler le discours de Latran dans lequel l'ancien président affirmait:  "Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur."

Le propos de l'ancien président était sans doute provocateur mais il intervenait dans le contexte du tissu social contemporain, composé de communautés de plus en plus puissantes, de plus en plus clivées. Leur prosélytisme depuis longtemps a franchi l'enceinte de l'école où l'enseignant n'est plus le maître. L'espace laïc, prétendu vide de religions, s'est rempli de toutes les religions qui ont poussé à l'ombre de sa bienveillance. Les laïcs (au rang desquels le philosophe Pena-Ruiz) quoi qu'ils en disent composent de facto l'une des communautés de cette mosaïque. Et la "valeur" qu'ils défendent, manifestement, ne fait pas le poids face aux valeurs que véhiculent les religions, dont la force l'emporte toujours. 

Aussi, fort de tous mes doutes, me suis-je permis de poser cette question à M Pena-Ruiz: la religion des laïcs peut-elle encore ouvrir à la liberté?