ce billet est une nouvelle version, que j'ai voulue plus aboutie, du billet "déni et boucs-émissaires, deux façons d'échapper à ses responsabilités".

Dans le numéro 808 de Marianne (13 oct 2012) Emmanuel Todd signe un « premier bilan de François Hollande » dans lequel il prédit que dans 5 ans l’actuel président sera un géant ou un nain.  

La formule fait mouche et aiguise la curiosité. Les cotes de popularité du président et du premier ministre sont si dangereusement basses qu’on ne peut manquer de prêter oreille à tout propos qui prend le contrepied des commentaires ambiants. Celui d’E. Todd, démographe et politologue, ne manque pas d’esprit. Cependant, la radicalisation à laquelle conduit l’argumentaire exige une attention redoublée. Car l’inversion de perspectives qu’il propose se fait au prix d’approximations et des syllogismes faussement anodins. Et la très louable volonté de secouer, par la provocation, les esprits enclins au conformisme de la pensée, ne peut en aucun cas légitimer un geste pyromane. En désignant de trop commodes boucs-émissaires pour expliquer la situation calamiteuse dans laquelle notre pays se trouve, E. Todd n’est-il pas en train de jeter de l’huile sur le feu mal éteint de l’histoire ?    

Que dit-il en substance?

E.T. (Emmanuel Todd), non sans raison, se montre critique vis-à-vis des politiques keynésiennes de relance. Plus que jamais, la rigueur semble nécessaire car, dit-il, « dans un contexte de concurrence mondiale déloyale, distribuer des moyens de paiement aux ménages, ce serait fabriquer de la demande pour la Chine et l’Allemagne… ». Cela est indéniable. Distribuer du pouvoir d’achat, même par la relance, ne ferait qu’accentuer le déficit commercial. Cela serait irresponsable, notamment face à la « Chine et l’Allemagne, les deux grands pays exportateurs et économiquement irresponsables, qui contractent leur demande intérieure pour écraser leurs voisins ».

Le propos mérite que l’on s’y arrête.

En vantant les déclarations (qui ne sont pas encore une politique) de rigueur de la part de l’actuel gouvernement, il commet une approximation et feint d’ignorer que celui-ci a déjà procédé à quelques redistributions. Mais surtout, en parlant d’« écraser les voisins », E.T. ne prête-t-il pas à la Chine et à l’Allemagne des intentions belliqueuses là où il n’y a que compétition économique ?

Dans cette compétition, notre pays n’a pas été le plus performant, mais reconnaître ses propres faiblesses est sans doute plus difficile que de travestir la victoire des autres en tricherie ou volonté d’« écraser les voisins ». Que n’avons-nous fait de même ? La Chine et Allemagne sont baignées dans la même mondialisation et confrontées aux mêmes défis. Ils ont peut-être fait preuve de courage, d’obstination, voire de témérité là où nous aurons hésité, et leur hégémonie n’est peut-être pas la conséquence d’une quelconque volonté d’écrasement mais d’années d’effort auxquels nous n’aurons pas voulu consentir.

« Ecraser les voisins » ? Comment dès lors expliquer les milliards que l’économie allemande a déjà mis dans le pot commun européen, pour sauver soit la Grèce, soit les banques, soit l’euro ? Ce voisin qui semble si insolemment tirer les marrons du feu est en fait le banquier de nos insuffisances et jusqu’à présent, me semble-t-il, - en dehors de la mutualisation des dettes - il n’a opposé nulle fin de non-recevoir à nos (ceux des pays européens en difficulté) appels au secours.  

E.T., pourtant, ne voit que fausse générosité. A ses yeux, l’euro est l’outil de notre asservissement et « ne marchera jamais, il faut être lâche, dit-il, corrompu, schizophrène, ou les trois à la fois pour ne pas l’admettre ». Car, « la cruelle vérité, c’est qu’aucune politique économique ne peut marcher si on laisse en l’état deux règles du jeu économique : l’euro et le libre-échange intégral ».

L’euro ne trouve nulle grâce à ses yeux, et ceux qui en ont tiré profit l’ont forcément fait de façon indue et déloyale, notamment l’Allemagne envers laquelle E.T. prononce un réquisitoire sans nuance : « Traitons l’Allemagne comme n’importe quel pays, admettons qu’elle se moque de nous : elle mène une politique strictement nationale, profite de l’euro qui nous interdit de dévaluer et de faire baisser le coût du travail, … le tout sans jamais consulter ses partenaires européens. Avec un allié économique comme l’Allemagne, nous n’avons plus besoin d’ennemi ! »

Ennemi ! Le mot est lâché. Des images que je croyais enfouies me reviennent à l’esprit, celles d’une époque lointaine, 1914, où les uns écrivaient sur les wagons « Dieu avec nous » et les autres « Gott mit uns », ce qui revient au même.

Que sous-entend E.T. ?  L’absence de compétitivité de la France est selon lui due à l’hégémonie de son voisin teuton, et seulement cela. Cette hégémonie pourtant est récente. E.T. commet une autre approximation en ignorant, ou feignant d’ignorer, qu’à la fin des années 90, la compétitivité des deux pays était identique, avec un petit bonus pour la France. Il feint d’ignorer qu’au nom d’une idéologie aventureuse la France s’est engagée dans la réduction du temps de travail (les 35 heures) tandis que l’Allemagne mettait en place les lois Harz, … branche par branche, avec pragmatisme, n’hésitant pas à figer les salaires et augmenter le temps de travail lorsque les conditions l’exigeaient.

Dix ans après, les résultats parlent deux mêmes : l’Allemagne présente un excédent commercial annuel de 160 milliards tandis que la France est en déficit de 60 milliards. Il s’agit certes de « politiques nationales » mais nullement belliqueuses et E.T. passe sous silence toutes les raisons idéologiques qui ont empêché la France d’emboîter le pas à l’Allemagne, comme cette dernière du reste l’y invitait.  

Quelles solutions E.T. propose-t-il ? A l’absence de compétitivité, il ne voit qu’un remède : la dévaluation, pour laquelle bien sûr une monnaie strictement nationale est indispensable. Là encore, il se satisfait d’archaïsmes et d’approximations. Car la dévaluation n’est qu’un pis-aller, l’histoire de la 4ème république nous l’a suffisamment appris. Elle permet, certes, momentanément, de remettre les pendules à l’heure, de renchérir les importations et doper les exportations mais, in fine, elle induit un recul, une déqualification générale que E.T. feint de négliger. Et si aucune réforme structurelle n’accompagne la dévaluation, les mêmes causes générant les mêmes effets, la France s’enfoncera à nouveau dans la spirale infernale de l’endettement et des déficits publics.

E.T. oppose la dévaluation à la leçon implicite donnée par l’économie allemande, laquelle a su réunir les conditions de la performance. Celle-ci est un savant dosage de coût du travail compétitif (productivité et fiscalité faible), de segments de marché opportuns (high tech) et d’innovations (saluons en passant les 70 pôles de compétitivité mis en place en 2005 par le gouvernement Raffarin, lesquels hélas ont besoin d’une longue phase de montée en puissance). On vit mieux en enchaînant des CDD dans un pays où le taux de chômage est à 5% qu’avec des espoirs de CDI dans un pays qui en affiche plus de 10%.

Les termes que nous employons sont ceux d’une révolution industrielle et culturelle, voire idéologique, d’une remise en cause en profondeur, dont E.T. semble vouloir dispenser la France en détournant les regards vers des boucs-émissaires : l’Allemagne, au besoin en soufflant sur d’inquiétantes braises.

Comment comprendre sinon, dans un article qui prétend traiter de questions économiques, cette évocation: «En somme, l’Allemagne ayant massacré 6 millions de juifs, on ne peut plus la critiquer, elle a été sacralisée par la Shoah » ? E.T. accuse l’intelligentsia française de complaisance au nom d’une sorte de culpabilité inversée. Nous n’avons, semble-t-il dire, que trop épargner ce voisin au passé si funeste ! 

J’ignorais, et sans doute ne suis-je pas le seul, que l’Allemagne ait été sacralisée par la Shoah. Il y a à mon sens trop d’obscurité dans cette argumentation pour qu’elle ne soit pas dépourvue d’arrière-pensées.

De même, comment recevoir l’évocation du récent débat sur la circoncision, outre-Rhin, à propos duquel E.T. déclare « qu’un minimum de bon sens historique devrait nous alerter sur la suspecte irrationalité … » ?  

La désignation d’un ennemi a ceci de commode qu’elle évite les remises en question. Sans doute ces dernières sont-elles suffisamment douloureuses pour qu’E.T. ne renonce pas à un autre ennemi. « Avec Hollande, l’Etat ne supplie plus les riches de bien vouloir lui prêter de l’argent ; l’Etat réaffirme son droit à reprendre aux riches le trop d’argent qu’ils ont accumulé en tondant la société ».

Après l’appel à la dévaluation, E.T. nous plonge dans la lutte des classes. Je veux bien croire qu’il y a, en notre pays, des rémunérations et des fortunes excessives mais je souhaite mettre en garde contre des clichés tels « tondre la société ». Posture une fois de plus réductrice et caricaturale en ce qu’elle assimile les entrepreneurs à des escrocs et qu’elle tient pour négligeable la création d’emplois (et de richesses) lesquels pour l’essentiel sont liés à l’entreprise et au commerce.

J’en veux pour preuve l’affaire de la fermeture de l’usine Peugeot d’Aulnay. On a entendu pis que pendre dans les propos tenus à l’encontre de la famille Peugeot, même de la part du Président de la République. Certes la perte annoncée de tant d’emplois est un désastre, mais si c’est le prix à payer pour sauver les 85 000 qui restent, alors il y a peut-être quelque raison de considérer les choses autrement.

Mais le politologue E.T. est peut-être séduit par des sirènes  révolutionnaires ou bolchéviques dont l’histoire pourtant regorge des excès et des crimes?

In fine, E.T. a le droit de conclure que « la gauche ne doit jamais oublier que le véritable ennemi, c’est le riche ». Mais  a-t-il le droit de souffler sur des braises dangereuses et de réveiller de vieux démons ? Est-il conscient que la France est à un carrefour de son histoire et qu’il importe de ne pas lui envoyer des signes trompeurs?

Il me semble qu’il se présente à elle deux destinées, et les années que nous vivons sont cruciales à cet égard, s’il n’est pas déjà trop tard. La première, pas la moins ardue, est celle du retour de la compétitivité par la réforme de l’appareil industriel et des structures administratives (la France passe pour être sur-administrée). C’est celle des pays de l’Europe du Nord, héritiers des ligues hanséatiques et de la politique contractuelle par branches. La seconde est celle de la dévaluation et de la sortie de l’euro.

E.T. ne cache pas que les années qui nous attendent seront sombres et que nous risquons de frôler les 4 millions de chômeurs. Cette perspective, dit-il avec honnêteté, est inévitable mais ce qu’il laisse dans l’ombre, c’est la formidable régression que connaîtrait un pays confronté à la fois à la sortie de l’euro à des déséquilibres structurels majeurs. Sans doute notre pacte social (la sécurité sociale, les retraites, la santé) serait-il durablement mis à mal. Il risque de se produire en France ce qui s’est passé en Argentine en 2002. Cela, E.T. se garde de le dire.

Aussi, jeter ainsi de l’huile sur le feu, tenter de convaincre nos compatriotes que l’affrontement d’ennemis (imaginaires) les préserverait de remises en question inéluctables, c’est peut-être les jeter dans la gueule du loup, les précipiter dans le gouffre que trente années de frilosité française auront creusé, c’est peut-être les faire renoncer à ce sursaut que l’histoire attend d’eux et qui n’est pas hors de leur portée.