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                          Lamentation de Mantegna

 

 

Le débat français en est arrivé à un stade avancé de « dreyfusation » : les accusations d’homophobie viennent désormais depuis des rangs amis. Le moment est proche où ce sujet devra être systématiquement banni des repas de famille, sous menace de crêpages de chignons et bagarres générales.

Les opposants au « mariage pour tous » seraient des homophobes refoulés, rétrogrades en ce qu’ils résistent à ce que s’imposerait déjà à 26 autres pays, au sein desquels nulle calamité biblique n’aurait été observée ! Des réactionnaires d’autant plus insupportables que le modèle parental dont ils affirment le caractère intangible (le couple composé d’un homme et d’une femme devenant père et mère) n’est plus un garant de stabilité, et qu’ils voudraient dénier aux couples homosexuels les mêmes droits !

Les exemples de l’Irlande ou de la Belgique nous enseignent ceci : lorsque deux camps s’affrontent, c’est qu’ils ont perdu de vue les raisons originelles de leurs affrontements. Ils ne sont plus en mesure d’en donner une formulation claire, propice à la dialectique, et s’en tiennent à leurs conséquences, qu’ils se jettent à la figure comme autant d’invectives.

 

 

Allègement de la chape de plomb et « alter-normalité »

Ainsi, la pierre d’achoppement réside peut-être ailleurs que dans l’extension de droits aux homosexuels, lesquels ne sont dès lors que les catalyseurs d’oppositions plus anciennes. Pour y voir plus clair, tentons une analyse de l’argumentaire des partisans du « mariage pour tous ».

A l’origine, Il y a d’une part la défaillance d’un certain nombre de couples hétérosexuels, d’autre part des aspirations de « normalité » exprimées par un certain nombre d’homosexuels. Les nombres sans doute ne sont pas situés sur les mêmes échelles de grandeur.

La défaillance de couples hétérosexuels tend à déqualifier le modèle hétérosexuel et à restreindre son hégémonie. Il faut cependant noter que les défaillances d’un modèle n’impliquent pas obligatoirement sa relativisation définitive.

Quant aux aspirations de « normalité », elles répondent à une légitime volonté d’alléger la chape de plomb qui pèse sur les homosexuels. L’homosexualité n’est pas une sexualité au rabais. Cependant sa requalification en sexualité légitime ne signifie pas l’acquisition de tous les attributs liés à l’hétérosexualité. En d’autres termes, l’allègement de la chape de plomb ne conduit pas obligatoirement à une « alter-normalité » telle que le propose le projet de loi.  

 

 

De l’esprit des lois

Une loi est faite pour légiférer et sans doute faut-il s’interroger sur ce que légiférer veut dire. A l’aube des civilisations, la promulgation de lois consistait, en dehors des interdits, à instituer des règles bénéfiques au grand nombre. Ainsi du mariage à propos duquel l’évêque d’Hippone affirmait qu’il était « institué afin que l’homme reconnaisse son fils ». Même si d’aucuns affirment que le mariage civil a été porté sur les fonts baptismaux de la Révolution, il n’en est pas moins vrai que le « mariage » remonte à l’aube de la chrétienté voire en-deçà.

Les civilisations ont prospéré là où les fonctions « naturelles »  de reproduction ont été sanctifiées par une loi. Cela ne signifie pas que des fonctions « assistées » de reproduction, si l’on me permet cette expression, ne sont pas sanctifiables. Cela en revanche illustre l’habitude à la fois de légiférer pour le grand nombre, mais aussi de légiférer dans un contexte religieux.  

De facto, légiférer pour le grand nombre implique l’existence d’un petit nombre (une minorité) pour lequel la loi est sans objet. Dans le cas de la sexualité, chaque individu a le droit de se marier, mais dans le cas de l’homosexualité (si on fait abstraction du PACS, lequel est à visées patrimoniales) il n’y a pas de cadre légal. Ce que dès lors les partisans du « mariage pour tous » affirment, c’est que les homosexuels n’ont pas « le choix » de leur homosexualité et que l’absence de cadre légal résonne comme une stigmatisation à leur encontre.

 

 

Après la mort de Dieu, la majorité s’efface devant la somme des minorités

L’intention est louable, mais l’enfer est pavé d’intentions de cette nature : ce que les partisans du « mariage pour tous » revendiquent en réalité, c’est le droit de légiférer, non pas pour le grand nombre, mais pour une minorité. La condition d’accès au mariage (pas la seule) est à ce jour l’hétérosexualité. L’idée que l’hétérosexualité conduise à une discrimination légale est insupportable pour les partisans de la loi.

Comment en est-on passé d’un processus législatif pour le grand nombre à un processus pour les exceptions ?

Au XIXème siècle, Nietzsche prit acte de la « mort de Dieu ». Dans son esprit, il s’agissait sans doute d’une mise à mort et il en situa le point culminant dans le cours de la Révolution française. La mise à mort du Roi en 1793 résulta d’une volonté, confuse et violente, de soustraire à Dieu les affaires des hommes. Pour les esprits issus de la Convention, l’homme soustrait au regard de Dieu s’autoproclame souverain de lui-même. Mais Dieu était cet artefact qui tentait de donner un sens aux inégalités naturelles, au fait que des hommes naissent beaux grands et forts et d’autres non, au fait que les uns soient chétifs et d’autres en bonne santé, que d’aucuns meurent jeunes et d’autres bénéficient d’une longévité remarquable. Les religions ont pour fonction de proposer une rédemption et une épiphanie permettant à chacun de s’accommoder du fait que les uns naissent avec un talent et les autres avec dix, selon la parabole du même nom. Mais enlevez Dieu ….

Les héritiers de la Convention ont fait ce choix. Ils congédièrent Dieu et très vite les inégalités naturelles leur parurent insupportables. Absolument.

 

 

De l’égalité « conventionnelle » à la banalisation bio-génétique

La République a choisi pour devise « liberté, égalité, fraternité », trois valeurs représentatives des courants dominants de la pensée de l’époque. A l’évidence, le thème de l’égalité illustre l’esprit de la Convention. La société lui doit sans doute de nombreuses et incontestables avancées, en matière d’enseignement et d’éducation, de parité, de santé. Le souci d’égalité a permis de corriger maintes inégalités de conditions, jugées intolérables.

L’arraisonnement du monde par la technique et la technologie, cependant, a sans cesse repoussé les limites des conditions intolérables. Notamment en ce qui concerne la mouvante séparation du sacré et du profane. La recherche bio-médicale et génétique a considérablement modifié nos perceptions en la matière et la manipulation, presque banalisée, des matériaux humains donne l’illusion d’une absence de limites et de gisements inépuisables d’égalité. Peut-être un individu pourra-t-il un jour modifier à la demande l’un des paramètres de son code génétique, en fonction d’un cahier des charges réécrit par lui-même en posture de démiurge.

 

 

De la laïcité œcuménique à la laïcité «conventionnelle»

Le débat du « mariage pour tous » se place d’une certaine manière dans cette perspective. Ses détracteurs perçoivent des « limites » que nient ses partisans. Ils s’opposent in fine sur la place de Dieu, ou d’un Dieu, en ce monde, les uns l’ayant congédié peut-être un peu trop vite, les autres ne l’ayant pas assez défendu.

Les uns et les autres parlent aussi de « changement de civilisation ». Le terme est fort. Il illustre quelque chose comme un début de guerre de religion. A la différence que la question n’est plus de savoir, comme aux temps de la St-Barthélémy, comment il convient d’honorer Dieu, mais, plus prosaïquement, s’il convient encore de l’honorer.

Les laïcs « conventionnels » estiment que non, les choses ont assez duré, désormais il appartient aux hommes de prendre leur destin en mains et de corriger celles des inégalités que l’invocation de Dieu rendait tolérables. Les laïcs « religieux » à l’inverse estiment que le « mariage pour tous » est une boîte de Pandore dont l’ouverture implique une responsabilité collective. Sans doute n’y a-t-il pas de «bonne» ou de «mauvaise» posture.  

Il y a cependant trois choses qu’on peut affirmer. En premier lieu, la question du « mariage pour tous » n’est pas anecdotique. En second lieu, le nécessaire débat d’idées, préalable, n’a pas eu lieu. En troisième lieu, affirmer que le quitus électoral global du programme de François Hollande vaut pour chacune de ses mesures, cela d’une certaine manière constitue un passage en force.