Roman tarduit de l'albanais par Tedi Papavrani, publié chez Fayard

albanie_tobias_tirana

 

Qui est Linda B. ?

Au début du roman, la jeune fille dénommée Linda B. est déjà morte, suicidée, mais cela, le dramaturge Rudian Stefa l’ignore lorsqu’il est convoqué chez un juge enquêteur. Il est convoqué parce que nous sommes en Albanie, un pays où, aujourd’hui encore «les libertés seront d’autant plus larges que la dictature du prolétariat sera plus forte ». Que Linda B. ait été en possession d’un livre dédicacé par Rudian aura suffi à rendre ce dernier suspect.

Cependant, l’enquête fait long feu et Rudian n’est pas autrement inquiété mais, de même qu’il n’y a pas de fumée sans feu, il n’y a pas d’enquête sans énigme. Car Linda était aussi l’amie proche de sa maîtresse, Migena, envers laquelle le dramaturge nourrit dès lors des soupçons. Que lui cache-t-elle ? Est-elle une espionne chargée de découvrir les dessous de la pièce qu’il est en train d’écrire ?

Dans les romans de Kadaré, le pouvoir se méfie des  écrivains, même si le commun des mortels les soupçonne de bénéficier de régimes de faveur. Rudian le dramaturge du reste a maille à partir avec la censure pour une scène où intervient un fantôme. Un fantôme ! Et pourquoi pas un ange ? Car si le fantôme d’une victime est privé de vie, il n’est pas privé de parole et, dans la scène qui le confronte à son meurtrier, il met ce dernier face à ses responsabilités et sa bassesse.         

« Le fantôme : Non ! …. Tu m’as abattu quand tu as aperçu les lumières de la ville. Peu auparavant, tu as marqué une hésitation, mais, en les voyant, tu es devenu comme fou de rage.

Le meurtrier (troublé – comme à lui-même) : Qu’est-ce que tu en sais ?

… Le fantôme : Non, c’est bien plus profond. Aucune fille ne t’a jamais regardé avec tendresse. C’est pourquoi vous étiez tous, toi et les autres, hostiles à l’amour.

Le meurtrier : Nous avions pris le maquis pour faire la guerre pas pour flirter.

Le fantôme : Vous n’aimiez pas l’amour parce qu’il ne voulait pas de vous. Et c’est moi que vous en rendiez coupable. Tant d’années se sont écoulées, la guerre est terminée, mais à toi encore nulle femme n’a dispensé de caresses.

… Le meurtrier : Néant, retourne là d’où tu viens !

Le fantôme : Là git la raison. Celle que ne sont pas parvenus à cerner ni Marx, ni Bakounine, ni Plutarque, ni Adam Smith, ni Berdaïev. L’opaque noyau. « Noire comme l’envie », dit-on en albanais.

Le meurtrier : Sornettes, paroles aussi creuses que ton néant ! C’est moi le vainqueur : au bout du compte, j’ai eu ta peau ».

Peut-être la quintessence des régimes totalitaires est-elle contenue dans ce bref dialogue d’un meurtrier avec le fantôme de sa victime.

 

"L'enigma" de Migena 

Quant à Migena, elle nie toute implication mais ne parvient pas à convaincre le dramaturge. Le soupçon que celui-ci nourrit à l’encontre de sa maîtresse permet à Kadaré, dans une maîtrise romanesque rare, de dérouler le fil de l’intrigue et, comme dans un polar, de tenir le lecteur en haleine.

Le dramaturge devient dès lors inquisiteur et presse sa maîtresse de questions ? Pour quelles raisons lui cache-t-elle quelque chose si n’est par espionnage ? Alors peu à peu Migena livre l’histoire de son amie Linda. Celle-ci est une reléguée. On appelle ainsi dans l’Albanie qui se veut pourtant démocratique toute personne condamnée à l’exil loin de la capitale, dans une province reculée où elle a obligation de présence et de soumission. Linda est reléguée par la faute de sa famille soupçonnée de collusion royaliste, c’est un motif suffisant. Mais Linda n’en est pas moins belle et curieuse du monde, et elle s’amourache sans le connaître du dramaturge Rudian, lequel vit à Tirana.

Comment s’évader?

Linda feint la nécessité d’un dépistage pour le cancer du sein. « L’unique chance, pour Linda, de se rendre dans la capitale de ses rêves reposait sur cette mammographie. En d’autres termes, la possibilité qu’elle révélât la présence de la maladie. … C’étaient les seuls soins auxquels les assignés avaient droit. Ils étaient pratiqués au service d’oncologie de l’hôpital de Tirana. Une fois par mois, un aller et un retour en train, pour le suivi. Une nuit à l’hôtel, obligatoire, pour motifs techniques. Retour le lendemain. Le même rituel se perpétuait durant six à huit mois. Comprends-tu désormais pourquoi c’est ma seule et unique chance ? Tu auras beau me traiter de folle, de psychopathe, de débile mentale, mets-toi à ma place ! Je suis persuadée que bien des filles feraient comme moi ».

Et Migena ne peut que donner raison à son amie : « J’aurais probablement fait le même choix qu’elle. L’échange des innombrables années d’assignation à résidence contre six mois de vie. Et peut-être, en cadeau du ciel, une chance de réchapper en définitive au danger ».

Mais l’examen se révèle négatif et tous les espoirs de fuite s’évanouissent pour la jeune fille. Rudian lui-même est ébranlé par le récit : « En cette fin de siècle, une mammographie attestant la présence d’un cancer représentait soudain une chance ultime, quasi salvatrice. Et, comme si cela n’eût pas suffi, un résultat négatif constituait, à l’inverse, une nouvelle funeste, la fin de tout espoir. Au prix de sa vie, la fille avait voulu s’acheter quelques jours, quelques heures de vie normale. Mais ce prix-là lui avait été refusé ».

 

L'histoire d'amour d'une autre 

Au fil du roman, le dramaturge entre dans l’intimité de Linda, déjà morte, suicidée, et pressent que sa maîtresse,  Migena, n’est que la « suppléante » dans l’histoire d’amour de son amie. « Naturellement, confie Migena, ce n’était pas (mon) histoire d’amour. C’était celle de l’autre, de l’amie assignée à résidence, qu’elle avait trouvée en quelque sorte toute prête. Le lierre poussant sur le mur du voisin. L’alliance ramassée quelque part ...L’amour est-il contagieux, à l’instar d’une maladie ? Apparemment oui. C’était Linda B. qui le lui avait transmis. Durant leurs va-et-vient, placée entre elle et lui, à l’instar des gens pénétrant dans une zone à risques, Migena avait été contaminée. Elle avait joyeusement suivi le mouvement sans songer à ce qui pouvait advenir ». Linda pourtant pardonne à son amie : « Tu n’as aucune raison de culpabiliser, ce sont des choses qui arrivent ; la félonie, ça n’est pas ça ; tu as si longtemps été mon amie de cœur, tu as tant fait pour moi, cette fois encore c’est ce qui t’a poussée, certainement ; ne dit-on pas : Embrasse-le de ma part ? … Et puis, je t’en prie, que je ne t’entende plus me demander pardon. Je suis sincère : je ne dis pas que je suis heureuse que ce soit arrivé. Mais crois-moi, j’étais quasiment certaine que cela se produirait. Parce que … je vais t’avouer ce que j’étais certaine d’emporter dans la tombe, mais voilà, je te le dis en confidence : je désirais que cela arrive … Je ne te le cache pas, je devenais jalouse lorsque je l’imaginais, mais, bien que j’aie du mal à l’expliquer tout à fait, au fond de moi je le souhaitais. C’était la seule et unique chance que … quelque chose de moi parvienne de l’autre côté ».

Et Rudian le dramaturge comprend, son véritable amour ce n’est pas Migena, « la suppléante », mais l’autre, Linda, sponsa mortua. Le mythe d’Orphée et d’Eurydice est convoqué, Rudian ne l’oublions pas est dramaturge et nous sommes en Albanie, le berceau de la tragédie selon Kadaré (cf : Trois chants funèbres pour le Kosovo).

 

Le mythe d'Orphée

Mais, de même que le fantôme de la victime n’a pas réussi à éviter son meurtrier, le dramaturge, au fond de lui, sait que Linda est perdue à jamais et il prend le parti des sceptiques pour lesquels « le pacte était biaisé. Nulle Eurydice ne suivait Orphée lorsqu’il avait franchi le seuil des enfers. Le regard en arrière avait été une trouvaille diabolique. Tant qu’il ne vérifiait pas sa présence, Orphée se croyait suivi par sa bien-aimée. A l’instant où son regard la chercherait, par sa faute elle disparaîtrait. Dans l’un et dans l’autre cas, c’était le néant qui triomphait, et Orphée se retrouvait nécessairement perdant.

Et si Orphée n’était pas tombé dans le piège ? demanda une voix. Si, respectueux du pacte, il n’avait pas tourné la tête, que serait-il arrivé ?

Ce qui serait arrivé ? … Serait obligatoirement venu un moment où il aurait regardé en arrière … La route serait longue, la nuit pouvait tomber … Le pacte, apparemment, ne conférait pas de durée précise à l’interdiction … Une autre issue n’aurait donc pas été exclue … L’histoire aurait aussi bien pu s’intituler ‘La Duperie d’Orphée’. Ce n’était pas pour rien qu’on la considérait comme le mythe le plus obscur de l’humanité ».

Le dramaturge parvient toutefois à échapper à la folie qui le guette et à faire produire sa pièce de théâtre, réchappée des fourches caudines de la censure. A l’issue d’une représentation, il se plie à nouveau à une séance de dédicaces quand, soudain, une voix qui lui semble venir d’outre-tombe lui demande de dédicacer le livre à Linda B.

Rudian veut lever les yeux, mais aussitôt la terrible interdiction faite à Orphée tétanise à nouveau son être et «  tel un aveugle, il souleva le livre de la même main, tout en restant tête baissée. Il s’immobilisa ainsi, attendant qu’elle le prît. C’est ce qui se produisit ; la fille finit par s’en emparer, et ce n’est que l’espace d’un instant que leurs doigts s’effleurèrent, glacés, dans les ténèbres du néant ».

Ainsi finit le roman.

kadar__l_entrav_e

 

Kadaré le magicien passe le totalitarisme aux rayons X

On voudra bien comprendre qu’Ismaïl Kadaré est un magicien, non pas de la trempe d’une JK Rawling qui fait avancer la saga d’Harry Potter à coups de baguettes magiques, ni même d’un Murakami, lequel avec un art plus subtil, convoque dans la post-modernité nippone les souvenirs affleurant de l’ère impériale et les multiples incises avec lesquelles les esprits s’insinuent dans la réalité.

Kadaré est un magicien car l’intrigue du roman reste d’une redoutable simplicité : les interrogatoires du dramaturge avec ses juges, ses rencontres avec sa maîtresse Migena, la dernière année de la vie de Linda évoquée par son amie Migena. L’intrigue est conduite la manière d’un polar, par un narrateur qui veut connaître les raisons du suicide de Linda.

Le choix des personnages n’est pas laissé au hasard. Celui du dramaturge permet de mettre les choses en perspectives et de convoquer la mythologie grecque, aussi présente dans l’imaginaire albanais qu’est proche le mont Olympe. Quant à Linda, la jeune fille reléguée, elle autorise Kadaré à décrire sans pathos, avec une maîtrise de clinicien,  l’horreur suprême des régimes totalitaires. Celui qui tient l’Albanie sous sa coupe est si prégnant que les citoyens l’intègrent dans leur psyché, transformés en grands enfants sous l’œil omniscient d’un guide susceptible de s’emparer de chacun de leurs secrets !

On voudra bien saisir encore la richesse et l‘exceptionnelle réussite des choix dramatiques de Kadaré. Le personnage de Rudian, dramaturge, est à la fois celui qui nomme, dans l’histoire de Linda, mais aussi l’allégorie de l’écrivain qui rend compte, qui à travers la littérature, permet de comprendre une réalité autrement inaccessible à des esprits asservis. « Les libertés seront d’autant plus larges que la dictature du prolétariat sera plus forte. Ces mots-là étaient inscrits partout, sur les murs des salles, sous l’emblème de l’Etat. Sous les bannières rouges sur lesquelles elles ondoyaient, tous défilaient sous en être le moins du monde surpris ».  

Il y a de l’Iliade et du samizdat dans chaque roman de Kadaré, privé à ce jour de Nobel parce que sans doute en tête de liste chaque année, mais qu’on ne peut pas tout le temps récompenser des écrivains de la dissidence.  

 

Magistral, superbe.   kadare_une_president_i_republi