en réponse à sa lettre à Mme Taubira (lien ci-dessous)

Monsieur,

Tout d’abord, permettez-moi de vous adresser toutes mes félicitations pour le prix Renaudot qui récompense votre dernier livre. Hélas, vos libations littéraires ont été ternies très vite par certains propos désobligeants tenus à l’encontre de Mme Taubira, garde des sceaux, lors de sa visite à Angers. Vous avez été outré par ces propos et je vous comprends. Je l’ai été moi aussi et je ne ferai pas au lecteur l’offense de les rappeler. Ces propos vous ont conduit à écrire un billet d'indignation en soutien à la ministre et vous avez jugé utile de le rendre public.

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Votre billet a été reproduit tant de fois qu’il était impossible, un jour ou l’autre, de ne pas le lire. Et je voudrais à mon tour vous faire part de la stupeur et des réflexions qu’il m’inspire. En effet, vous vous défendez de faire de la politique, pourtant vous ne cessez de faire l’éloge de l’action de la ministre. Vous affirmez mordicus qu’elle aura « permis plus d’avancées en quelques mois que d’autres pendant quelques décennies ». Vous donnez comme une évidence qu’elle ait fait « progresser notre république », qu’en passant vous qualifiez de « vieille ». Vous adressez à sa politique un satisfecit que vous feignez de dédier à sa personne. Vous confondez ainsi allègrement les actes avec les intentions, desquelles l’enfer est pavé. On finit par se demander si vous auriez défendu avec la même vigueur une ministre dont vous n’auriez pas approuvé l’action. Mais vous ne vous arrêtez pas en si bon chemin. Vous invoquez le haut patronage de Simone Weil et de Robert Badinter. N’est-ce pas aller un peu vite en besogne serait-on tenté de vous dire ? Mais il est vrai que vous ne faites pas de politique !  

Le sens commun naguères invitait à ne pas prêter attention à des propos indignes, à ne pas leur faire la faveur de les écouter et de les colporter. Les propos d’Angers, certes désobligeants, ont été tenus par une petite fille. Une petite fille de 10 ans! La presse, pourtant chargée d’informer, n'a retenue de la visite de la ministre à Angers que ces propos et les a repris en boucle, à satiété. Un journal sans « arrières pensées » en a fait sa « une » depuis. Vous-même prenez la posture de ceux qui rapportent des propos pour mieux faire comprendre que, eux, ne les auraient jamais tenus. A croire que la raison d’être de la presse consiste désormais à mettre sur les ondes tout propos déplacé, toute injure ! Comme si désormais l’espace public  fonctionnait comme un Big Brother chargé, urbi et orbi, de surveillance et de dénonciation. L’espace public devient, lentement, à force de « normativation », l’espace des lieux communs et des pensées convenues et normées. La policy, chère à Orwell, cède le pas à la police. En joignant votre plume à l’hallali d’une presse avide de faits divers et glauques, vous cautionnez le caractère totalitaire de l’espace public au sein duquel un « ectoplasme pourvu de grandes oreilles » s’érige en inquisiteur et reprend à son compte tous les intérêts particuliers. Je suis d’autant plus surpris de votre caution que vous êtes écrivain et, en tant que tel, a priori opposé à tout contrôle de la pensée. La république était-elle vraiment menacée par une petite fille mal élevée pour que vous en appeliez « aux armes » ? Pourtant, je ne vous en soutiens pas moins, et sans réserve, lorsque vous exigez le respect légitime pour la personne de la ministre, mais j’aurais trouvé séant que vous ne le clamiez pas sur les toits.

Autre chose m’interpelle dans votre lettre. Vous louez Mme Taubira d’être la révélatrice des « nombreuses maladies dont notre pays est atteint ». Il me semble que vous commettez là non seulement une approximation mais encore un jugement à l’emporte-pièce. Le racisme monte hélas en France, mais peut-être, contrairement à ce que vous laissez entendre, est-il le symptôme et non la maladie elle-même. Peut-être le racisme monte-t-il, notamment d’être aussi mal diagnostiqué. Rappelons-nous de Camus qui disait que « mal nommer les choses ajoute au malheur du monde ». Peut-être le racisme baissera-t-il non par dénonciations incantatoires et fortement médiatisées, mais par la mise en œuvre de réformes susceptibles de remettre en marche la machine économique, laquelle fournira des emplois, lesquels permettront d’apaiser les tensions. Ce n’est à l’évidence pas ce que vous pensez. Vous préférez « ne pas faire de politique » tout en assurant implicitement le pouvoir en place de votre soutien.

Pour finir, vous mettez en accusation les « nostalgiques de la France éternelle » dont vous prétendez qu’elle « n’eut jamais la moindre réalité et n’existera jamais ». Le 9 novembre eut lieu la commémoration de la mort du Général de Gaulle, lequel peut-être n’aurait jamais tenté le pari fou du 18 juin sans la force de cette France éternelle. Cette France éternelle aura d’autant plus d’avenir que le nombre de ses détracteurs diminuera. Peut-être conviendrait-il de mettre la plume à son service plutôt que, tel Don Quichotte, voler au secours d’une ministre insultée par une petite fille de dix ans! 

N'en recevez pas moins mes salutations distinguées. 

 

lien lettre Yann Moix: (http://laregledujeu.org/moix/2013/11/07/833/lettre-ouverte-a-madame-christiane-taubira-garde-des-sceaux/comment-page-3/)