siri hustvedt

Iris Vegan. 25 ans. Peut-être pas. Etudiante en lettres à l’Université de Columbia. Vit à New York. Fauchée. Survit de petits boulots et de traductions. Célibataire, se croit moche, mais courtisée. Originaire du Midwest, dont elle a cherché à perdre l’accent. Cérébrale : « Je pense que j’avais envie de lui parce qu’il ne me bousculait jamais. C’était le problème de la plupart des garçons. L’intensité de leurs désirs me rendait claustrophobe. Ils étaient tout le temps à me souffler dessus, à me tirailler, à implorer quelque chose de mystérieux qu’ils me croyaient capable de leur offrir. Mais je ne possédais pas vraiment cette chose qu’ils voulaient. Je sais qu’ils espéraient des triomphes sexuels, un cataclysme érotique qui comblerait leurs appétits, je sais aussi qu’en me refusant à eux je devenais de plus en plus une créature de leurs rêves, un être vaporeux aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Ce n’était pas de leur faute. La distorsion fait partie du désir. Nous transformons toujours ce que nous convoitons ».

yeux bandés

Les quatre nouvelles des « Yeux bandés » sont tissées autour des rencontres que fait la narratrice, ainsi que des bouleversements qu’elles opèrent dans sa vie. Dans « Quatre », la dernière et la plus importante des nouvelles, Iris croise la route de deux hommes : Paris, jeune critique d’art aux pirouettes énigmatiques, et le Pr Michael Rose, pour le compte de qui elle fait une traduction avant de devenir l’éphémère maîtresse. Paris, cependant, livre peut-être le secret de sa personne : « Mais toutes les attirances sont pareilles, insista-t-il. Elles proviennent d’un vide intérieur. De l’index, il se martelait la poitrine. Quelque chose manque et il faut le combler, les livres, les tableaux, les gens, tout ça c’est la même chose … ». A quel manque Iris dès lors répond-elle en hantant les nuits de New-York sous un accoutrement et un prénom d’homme : Klaus ? Curieusement, Klaus est aussi le héros du livre (« der brutale Junge »), un livre de l’Allemagne de 1936, dont le Pr Rose lui confie la traduction. En Klaus, aussi, un obscur et terrible manque réclame son dû : « Dans son lit, il se couche sur ses mains, de crainte qu’elles n’agissent sans son autorisation. Après plusieurs nuits de la sorte, son agitation l’emporte sur sa volonté, et l’enfant se met à rôder ». Lorsqu’Iris se métamorphose en Klaus, elle retrouve son accent du Midwest, commet des audaces (d’hommes ?) et se commet, jusqu’à projeter, sous l’emprise de la fascination, de dérober l’arme d’un policier: "Jusqu'à ma façon de parler changeait quand j'étais Klaus: moins hésitante, plus argotique, avec une préférence pour les verbes haut en couleur". 

Que cherche Iris véritablement ? Siri Hustvedt ne le dit pas. Peut-être veut-elle, grâce aux personnes qui traversent sa vie, cartographier les différentes facettes du vide se son âme. Siri Hustvedt est entrée par trois fois en littérature, la première, en décrochant un titre universitaire, la seconde, en épousant l’écrivain new-yorkais Paul Auster, la troisième, en publiant ce splendide recueil de nouvelles « Les yeux bandés » (The blindfolder), que la constante présence d’Iris structure comme un roman. Mais peut-être l’ultime personnage de Siri Hustvedt est-il la ville de New-York, qui fonctionne comme un univers centripète aspirateur d’âme, renvoyant ses habitants soit aux études universitaires (le Pr Rose), soit aux espiègleries artistiques (Paris), soit à la déraison (Iris) ? 

Titre originel: The Blindfolder