pandore

Chaque médaille a son revers et chaque événement est lisible de deux manières. Ainsi en est-il de la censure exercée par (un référé en date du 9 janvier 2014) le Conseil d’Etat à l’encontre du spectacle « le Mur » de l’humoriste Dieudonné. La censure a entraîné l’annulation du spectacle prévu à Nantes, le 9 janvier au soir. Six mille spectateurs qui avaient réservé leur billet (le spectacle était à guichets fermés) ont trouvé portes closes et n’ont pas mâché leur colère devant les micros tendus. Pour les uns (Mme Taubira, tribune du Monde du 3  janvier), ils n’étaient que gens « irresponsables, incultes ou pervers, venus s’esclaffer devant un spectacle imbécile ». Pour les autres, ils sont « assez grands pour faire la part des choses ». Du reste, ceux qui prennent la parole disent ne pas cautionner, du tout, les propos antisémites tenus par l’humoriste, mais revendiquent le droit de rire de tout.

Le pouvoir cependant a choisi la voie de la censure, fidèle en cela à son combat séculaire contre l’imbécilité, son combat contre « la dérive des esprits » (à moins qu’il ne faille dire : « pour le contrôle des esprits »), combat commencé avec les lois Pleven, en 1972, intensifié par les lois mémorielles successives et par la myriade d’interdits, normes et ukases qui définissent ce qu’il convient de dire, ce qu’il convient de taire, ce dont il convient de rire, ce dont il est interdit de rire, avec qui il est de bon ton de rire, avec qui il est de mauvais goût de rire, etc

Chaque pouvoir a commis ses clercs à la fabrication du récit historique qui chante ses louanges. Ainsi, St-Eloi de Clovis. Chrétien de Troyes de la Chevalerie. Avec les François Villon, les Rabelais ou les Cervantès, les choses ont un peu changé. Les clercs entreprirent de raconter ce qu’ils ont vu et non plus ce qu’on voulut qu’ils voient. Guillaume Budé suggéra au roi François 1er , par ailleurs intransigeant dans l’affaire des Placards (à l’encontre des protestants), de fonder le Collège de France, pour contrebalancer l’hégémonie des « doctes » de la Sorbonne. Avec ces clercs irrévérencieux, auxquels il convient d’ajouter des Voltaire, des Diderot, le rire est entré en lice. Le rire est la meilleure arme pour lutter contre ceux qui se prennent trop au sérieux. C’est le rire que le pouvoir a choisi de frapper ce 9 janvier, qui restera comme la date d’un dangereux infléchissement.

Le pouvoir croit avoir muselé le rire, mais il ne sait pas encore que deux tsunamis le guettent. Le pouvoir se promène sur les plages nettoyées de toute souillure politiquement incorrecte, tels les touristes occidentaux à Sumatra en 2006. Le pouvoir ne sait-il donc pas que la mer se retire toujours lorsqu’elle prépare de grands assauts ?

Quels assauts ?

Tout d’abord ce public, « irresponsable, inculte ou pervers » (selon mme Taubira) ne comprendra pas la censure exercée à l’encontre de l’humoriste. Car ce public ne se sent ni irresponsable, ni inculte, ni pervers. Il est à parier qu’il multipliera les bras d’honneurs et autres « quenelles » à l’encontre d’un pouvoir qui entend lui dicter sa ligne de conduite humoristique. Le risque est grand que les irrévérences et provocations se multiplient, précisément parce qu’on aura tenté de les faire passer pour délits. Va-t-on mettre en garde à vue chaque potache éméché qui aura « fait une quenelle » à la sortie d’un bar ? La mémoire juive, peut-être sourcilleuse à l’excès, voulut réduire au silence l’irrévérence imbécile. Que fera-t-elle face aux éventuels déferlements de provocations ? Le pouvoir mettra-t-il en place une police de la répression antisémite ? Les goulags soviétiques, eux-aussi, étaient remplis d’opposants qui riaient des postures que prenaient les apparatchiks contrôlant la Loubianka.

Il y a un autre risque, peut-être plus insidieux, plus dévastateur. Cette « révérence » faite à la mémoire juive risque de faire bien des jaloux, de donner bien des idées à d’autres « communautés » qui s’estimeront insuffisamment honorées. Si le pouvoir vient au secours de la mémoire juive menacée par le rire, pourra-t-il refuser son secours à la conscience islamique, offusquée des contraintes imposées à ses rituels communautaires ? Bien sûr, j’entends d’ici les intellectuels clamer : ne confondons pas, ce n’est pas la même chose ! Mais ce ne seront qu’arguties de juristes et de clercs ! Le spectateur « irresponsable, inculte ou pervers » se moque de ces considérations. Il ne verra que l’effet des « deux poids, deux mesures ». La boîte de Pandore désormais est ouverte, ouverte par le pouvoir, et tous les « diables » communautaristes voudront faire entendre leurs revendications. Et le spectateur privé de son rire nourrira à l’encontre de cette république, si prompte à promettre l’égalité, mais si discriminatoire dans ses actes, et au final si liberticide, si semblable à un « vaste camp de redressement », il nourrira une colère qui risque de prendre toutes les apparences d’un tsunami !