« Malgré un effort considérable, la réduction des déficits, effectifs et structurel, désormais prévue pour 2013 est plus faible que celle inscrite dans la loi de programmation. Le respect des objectifs de déficit fixés pour 2014 demeure incertain ». Ainsi s’exprime la Cour des Comptes, dans un très récent rapport, sur la situation d’ensemble des finances publiques françaises à fin janvier 2014. La suite du diagnostic est hélas à l’avenant. En effet, le tableau des comptes 2013 pêche sur ses deux volets. Les recettes fiscales seront inférieures de 16 à 20 milliards aux prévisions faites par les ministres Moscovici et Cazenave. Ces derniers auraient-ils manqué de modestie ou d’objectivité ? Quant aux dépenses publiques, elles ont tout simplement grimpé plus vite que prévu mais, se défaussent nos ministres, la faute en revient au gouvernement précédent. Pourtant, en avril 2013, l’actuel  gouvernement dota le pays d’un «pacte de stabilité » censé mettre un terme à tous les maux. Mais, à en croire la Cour des Comptes, le « pacte de stabilité » se serait soldé par une instabilité dépourvue de pacte, pour l’interprétation de laquelle le gouvernement, sans doute, est en train de préparer les grilles de lecture adéquates. Il est vrai que ce même gouvernement s’était fait la main sur la courbe du chômage, qu’il a vue s’inverser alors même que le nombre de chômeurs augmentait. Il est vrai aussi que, quelques siècles plus tôt, les prédécesseurs de nos ministres avaient fait dire à Galilée que la terre était plate.

Les auditeurs de monsieur Didier Migaud, président de la Cour des Comptes, ne se sont pas arrêtés en si bon chemin. « Un objectif de réduction des déficits en 2014 à la réalisation incertaine », prédisent-ils pour l’année qui vient, alors même que le Président de la république, dans une conférence de presse appelée à figurer dans les anthologies (18 janvier), fit don à la nation ébahie d’un nouveau pacte, un « pacte de responsabilité » dont les exégètes patentés ne finissent pas de vanter les mérites, tandis que les commentateurs étrangers ne finissent pas d’en rechercher les cohérences. Rappelons que ce nouveau pacte affiche une réduction des dépenses publiques de quelques 30 milliards, dont nul à ce jour ne connaît la liste, à l’évidence Didier Migaud non plus, lequel ne saurait confondre comptes et contes, encore moins Cour des Comptes et « Cour des miracles ».   

Une lecture rapide du rapport et de ses préconisations a, du reste, de quoi laisser songeur. Ainsi, entre autres choses, nous apprenons que « la coopération franco-britannique en matière de porte-avions affiche une perte nette pour les finances publiques », que le passage des internats d’excellence à ceux de la réussite illustrent « la conduite chaotique d’une politique éducative et sociale », que la fiscalité liée au handicap se traduit par un « empilement de mesures sans cohérence », que les subventions allouées aux associations par la région PACA et le département des Bouches du Rhône ignorent « la nécessaire maîtrise des risques », que la Caisse Interprofessionnelle de Prévoyance et d’Assurance Vieillesse des Professions libérales accuse « une gestion désordonnée, un service aux assurés déplorable », que la Chancellerie des Universités de Paris est « un établissement public à supprimer », etc. A lire le rapport jusqu’au bout, on se demande si le « pacte de responsabilité » du président Hollande ne procède pas d’un moment d’égarement !

Monsieur Didier Migaud, hélas, n’en est pas à son premier rapport et, année après année, il fait le constat opiniâtre de ses recommandations restées lettres mortes et de la situation des finances publiques françaises en dégradation continue. Lorsque des agences de notation étrangères (telles Standard & Poor’s ou Moody’s) dégradent la note de la France, il n’est pas surprenant d’entendre la contestation de cette partie de l’électorat qui continue à honnir « les suppôts de la finance internationale et d’un capitalisme échevelé ». Mais Didier Migaud est un homme de gauche, qui plus est de la famille politique de monsieur Hollande. S’il fait un constant aussi accablant, c’est qu’il y a péril en la demeure, encore qu’en homme de bonne éducation, il aura par des propos édulcorés atténué le coup de semonce à destination de Bercy (où les conseillers en communication s’affairent déjà pour dissimuler les alertes derrière quelques signes positifs).

5287_m_quentin_metsys

Pour qui a passé quelques temps dans une entreprise, des résultats durablement dans le rouge sont le signe d’une profonde incohérence de stratégie et de management. Hamlet aurait dit « qu’il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark ». Des résultats durablement négatifs caractérisent une incapacité à reconnaître et évaluer les faiblesses propres. Dans une telle entreprise, les forces ne sont pas soudées, les diagnostics et les finalités ne sont pas partagés, les initiatives des uns sont freinées par l’inertie des autres, chacun tire à hue et à dia en fonction de ses propres intérêts à défaut des intérêts collectifs qu’il ne perçoit plus. Certes, une nation n’est pas une entreprise. A cause de ses dimensions, ses enjeux, ses finalités, ses échelles de temps, une nation est beaucoup plus qu’une entreprise, et ceux qui ont cru pouvoir la gérer selon des objectifs de rentabilité à court terme en ont été pour leurs frais. Une entreprise s’inscrit dans un business plan tandis qu’une nation s’inscrit dans le temps et la durée. Mais cela ne doit pas empêcher une nation de faire régulièrement le compte de ses affaires, tels que le font Bercy d’une part, la Cour des Comptes de l’autre. Que ce compte reste durablement préoccupant révèle un profond désarroi, un déni (comme le suggérait The Economist en 2012), un individualisme sans contrefeux, une déliquescence du « tissu national » (chacun voudra bien définir ce terme avec la plus grande circonspection !), peut-être une perte du sacré. Peut-être conviendrait-il de chasser les communicants des ministères, comme jadis les marchands furent chassés du temple, et que les élites aient le courage à renoncer au mensonge par lequel elles entretiennent le pays dans l’illusion d’une prospérité et d’un rayonnement qui sont bel et bien révolus ! 

 

illustration: Quentin Metsys, le peseur d'or et sa femme