breughel babel

A entendre les proclamations incantatoires des seconds, on se persuade que le progrès - tel un seul homme - s’est réfugié corps et âme dans leur camp. Les progressistes portent le progrès en bannière comme les royalistes la fleur de lys : « Progrès urbi et orbi » au lieu de « Montjoie Saint-Denis » ! Par voie de conséquence, leurs adversaires, les conservateurs, seraient d’infâmes obscurantistes  ourdissant de sordides complots  pour ramener leurs compatriotes à l’âge de la pierre et du vote à mains levées ! Et certes, ces derniers ont parfois l’apparence de brocanteurs jaloux de leurs reliques et de leurs vieilles dentelles naphtalinées. Pourtant, ils s’en défendent avec la dernière énergie car eux-aussi veulent le progrès, quoique par d’autres chemins.

Sans doute y-a-t-il une petite naïveté à se proclamer conservateur : la tentation est grande pour les progressistes de commuer l’appellation en « réactionnaires » ou, dans une version light, en « réacs ». La dichotomie conservateur-réactionnaire ne fonctionne pas comme une simple dichotomie chromatique bleu-rouge ou vert-jaune, où les deux termes seraient également pondérés. L’idée même de conserver suppose un regard vers le passé, tandis que l’idée de progresser, implicitement, est tournée vers l’avenir. Et pour un conservateur, il apparait dès lors comme une gageure de prétendre progresser dans ces conditions. Le progressiste rompu à l’ironie aura vite fait d’accuser son adversaire de strabisme divergeant. Ainsi, le conservateur apparait-il toujours sur la défensive : il lui appartient en toute chose de prouver sa bonne foi. La preuve est toujours à sa charge.

Le progressiste, à l’inverse ! Pardi! Le progressiste prétend progresser par le simple fait de le dire. Il procède un peu à la manière des joueurs de belote, lesquels, à la fin de chaque partie, rebattent les cartes. Pour progresser, le progressiste entend faire « place nette » ou « table rase », selon la terminologie marxiste. Il veut « changer la vie ». Selon lui, tout le malheur du monde vient des archaïsmes. Le progressiste ose, il ose tout, c’est même à ça qu’on le reconnaît. Après avoir milité pour la fin du travail, il milite à présent pour la fin du couple, la fin de la famille, la fin de la filiation, la fin de l’histoire, la fin de la grammaire et de l’orthographe, la fin de tous ces « schémas de domination » qui maintiendraient hommes et femmes sous le joug des inégalités et des discriminations. Le progressiste se présente à ses électeurs comme l’apôtre du « grand soir » et du « changement maintenant ». Un peu plus et, en nouveau démiurge, il apostropherait le Seigneur à propos des imperfections de sa Création. Sous des apparences d’art contemporain, le progressiste a le blasphème prompt.

Le progressiste mesure son progrès au nombre de situations d’inégalités qu’il aura dénoncées et combattues à grand renfort de lois et d’officines de surveillance. Il attribuera toujours la moindre réussite personnelle à des conditions et déterminations « injustement favorables », des « atavismes iniques », dont les sociologues bourdieusiens sous statut public établissement méthodiquement la cartographie. Il ne cesse de citer en exemple l’émergence de jeunes issues des banlieues ou de classes défavorisées. Il n’hésitera pas à assouplir les critères de sélection et définir des quotas d’accès réservés, notamment dans l'école du mérite. D’une certaine façon, le progressiste progresse par « ralentissement » législatif et fiscal des méritants qu'il feint de dépeindre en « favorisés ». Et s’il venait à l’esprit desdits « favorisés » de chercher fortune sous d’autres tropiques, le progressiste n’en a cure. Aux entrepreneurs audacieux parfois soupçonnables de malversations, mais aussi de réussites, il préfère infiniment les pauvres égaux, gérés en files d’attente et caisses d’allocations.

Cependant, un observateur aguerri de la vie politique française aura tôt fait de remarquer qu’il y a loin de la coupe aux lèvres et que la réalité des engagements n’est pas forcément garantie par leur prétérition. Une grenouille qui se prétend bœuf n’entre pas pour autant dans la famille des mammifères bovins, malgré ses prouesses thoraciques. Il est si commode de confondre l’intention et le résultat, il est si commode de feindre de croire qu’il suffit de proclamer pour que la moitié de la tâche soit accomplie. Le conservateur n’a qu’à bien se tenir, lui qui a horreur de tant d’activité législative. Le conservateur d’une certaine façon préfère « laisser faire les choses ». Le conservateur entreprend, mais dans le respect des traditions. Et s’il échoue, il entreprendra ailleurs. A l’occasion, il ne dédaigne pas d’être schumpétérien, préférant que disparaisse une activité qui cesse d’être rentable plutôt que de la maintenir inutilement en vie à grands renforts de subventions publiques. Le conservateur applique Bastiat sans peut-être jamais l’avoir lu. Le conservateur ne « conserve » que ce qui est viable, les entreprises certes, mais aussi les structures de transmission de la richesse humaine, à savoir la famille, la lignée, la filiation, les traditions, la grammaire, l’histoire, les associations de commerce et les ligues hanséatiques, l’épopée et la tragédie classique, la musique classique et le bel canto … Aux yeux du conservateur, nul avenir pour celui qui ne sait pas d’où il vient. Nul destin pour qui n’honore pas les ancêtres !  

Mais sur cette immense scène de théâtre qu’est la vie politique, de plus en plus souvent, les habits font le moine et les vessies, les lanternes. Les progressistes, souvent fonctionnaires ou enseignants, haranguent une foule complice et lui promettent des « lendemains qui chantent ». Ils veulent « changer la vie », à l’exception de la situation de monopole qu’ils s’octroient dans la vie publique et à partir de laquelle ils prétendent « changer la vie ». Face à eux, aux conservateurs, qu’ils soient artisans, entrepreneurs ou hommes de bonne volonté, il ne reste que l’argument de Brecht selon lequel : « progresser ne consiste pas à être progressiste, mais à faire des progrès » !