J’avais pour vous de la sympathie.

Votre éviction de l’Elysée, en février dernier, avait quelque chose d’infamant. La terre entière en reçut alors l’information sous forme de communiqué, laconique jusqu’à l’offense, dépourvue de motif et de formule de politesse, prononcée de surcroît par votre ex-conjoint en tenue de communiant buté. Vous méritiez mieux, surtout un minimum d’élégance. Rien d’illégal dans la procédure cependant, mais il y a l’art et la manière. Les anglais appellent cela la policy ou la common decency. Il y a d’une part ce qui se fait, d’autre part ce qui ne se fait pas. Manifestement, votre ex-conjoint avait adopté l’autre part. Suprême inélégance, il a gardé les meubles, l’appartement et le personnel de service. Un gentlemen aurait pris une garçonnière discrète. A l’évidence, l’ENA n’a pas pour vocation de transformer les jeunes gens en gentlemen, quoique nul ne soit empêché de le devenir par lui-même, par l’effet d’une sorte de hauteur d’âme. D’autres y sont parvenus.

valerie

Victime de tant d’infamie, je vous croyais cependant au-dessus de la vengeance, laquelle consiste toujours à se mettre au niveau de cela-même dont on veut se venger. Votre livre sort aujourd’hui je crois, et la terre entière déjà fait des gorges chaudes de ce que vous y livrez. Que vous vouliez vous venger, certes ! Mais votre vengeance va bien au-delà de son objet. Car enfin, l’homme dont vous parlez, votre ex-conjoint, vous avez partagé sa vie élyséenne pendant près de deux ans. Cela ne s’est pas fait à l’insu de votre plein gré, que je sache ! Vous avez certes encore l’excuse de ne pas avoir vraiment su de quel bois il se chauffait, mais cela est le lot commun. On ne sait jamais au départ comment la route se profile, si elle est droite ou oblique, mais - qui ne dit mot consent – faire la route ensemble confère une coresponsabilité. Le cadre élyséen place cette dernière dans une singulière confusion de genre : les affaires publiques et les affaires privées y sont difficilement dissociables. En vous vengeant de l’homme, vous vous vengez aussi du président de la république dont implicitement vous partagiez le destin. En lui jetant à la figure la haine de votre vengeance, vous jetez à la figure des français le triste spectacle de votre confusion et de votre déroute. Les français ne vous ont rien fait, eux ! Ils comptaient sur votre dignité !

Aussi aviez-vous le devoir de vous taire, au moins jusqu’au prochain quinquennat. Hélas, vous n’avez pas jugé les choses ainsi. Vous succombez à la colère de Médée immolant ses propres enfants. Vous entrez dans la posture d’un Othello aveugle de jalousie. Vous oubliez qu’au sommet de l’Etat, il convient que les hommes (et les femmes) fassent preuve de retenue. Même évincée, vous êtes encore au sommet de l’Etat et vous ajoutez aux malheurs de la France celui de votre pantomime !

Je n’ai pas lu votre livre et ne le lirai pas. Vous avez livré à la vox populi des mots qui, sortis de leur contexte –vous le savez pourtant, vous êtes journaliste- prennent un sens parfois calamiteux. Je veux bien croire que le président ait parlé de « sans-dents » à la manière d’un juron, mais ce que vous en livrez laisse penser tout le contraire – et la presse qui feint l’indignation s’empresse de le colporter à l’envi. Vous avez voulu montrer qu’un homme peut avoir des bassesses mais vous avez montré – surtout – qu’un président peut dire des choses qu’il ne pense pas, ce que vous étiez la dernière à pouvoir vous autoriser. Vous avez attiré sur le palais élyséen des foudres semblables à celles qui ébranlèrent la cour du roi Claudius, oncle d’Hamlet.

Je n’ai pas lu votre livre et ne le lirai pas, car je me fais une autre idée de la littérature. Celle-ci élève, invite à se hisser au-dessus pour voir plus loin, pour comprendre ce que les explications triviales ne permettent pas d’appréhender. La littérature cultive l’imaginaire, cette forme élevée du réel. Votre livre au contraire invite à se baisser et à regarder par un trou de serrure, pour humer des secrets pour le coup, nauséabonds. Votre livre n’élève pas, de surcroît le battage médiatique que vous avez orchestré le propulse au sommet des ventes, ce qui par vases communicants prive tant d’autres auteurs – pionniers de l’imaginaire, eux – de lecteurs que vous leur préemptez par des procédés douteux.

Je ne vous lirai pas et j’avais pour vous de la sympathie.

 

 

NB : On annonce pour votre livre un succès commercial et de substantiels droits d’auteur. Votre séjour à l’Elysée supposait que vous restiez muette quant à ce qui se passe entre ses murs, en vertu du bail tacite qui lie chacun de ses locataires pour la durée d’un quinquennat. Je vous propose en conséquence de reverser au peuple français la totalité de vos droits, en r&paration du non-respect de cette clause !