Toute cause dont les enjeux font l'objet d'interprétations contrastées voire antagonistes signale ce qu'on pourrait appeler une Question (majuscule). C'est dans cet esprit que je souhaite ouvrir sur le sommaire de ce blog un chapitre entier consacré à la question alsacienne, élevée au rang de QUESTION par la quantité de malentendus, approximations et dénis dont, aujourd'hui encore, la région Alsace - je devrais dire la province Alsace - fait l'objet dans le concert de la nation française.

cigognes

Je me contenterai de quelques exemples pour illustrer cette entrée en matière. Le 11 novembre prochain, la France, pétrie de mémoire, de droits de l'homme et droits des peuples à disposer d'eux-mêmes, célèbrera l'anniversaire de l'armistice du 11 novembre 1918, journée tristement célèbre pour avoir mis un terme à un conflit lui aussi tristement célèbre par le nombre de ses victimes. La France célébrera une nouvelle fois la mémoire de ses "poilus morts au combat" - ils étaient plus d'un million et demi. La région Alsace, ses élus en tête, s'associeront à ces célébrations, avec une ferveur et une conviction d'autant plus remarquables que les victimes alsaciennes du conflit n'ont pas compté parmis les poilus mais parmis ceux que d'aucuns, aujourd'hui encore, nomment "casques à pointe".

A ce stade je dois à mes lecteurs français un brin d'histoire dont mes lecteurs alsaciens voudront me pardonner le rappel. En 1914, la province Alsace était allemande. Elle l'avait été depuis le Haut Moyen-Age. Elle l'était redevenue en 1871, lorsque Napoléon III fut défait à Sedan. Elle vécut alors sous le "joug de Bismarck", conformément aux descriptions qu'en firent quelques chroniqueurs francophiles. Entre 1914 et 1918, elle fournit au Kaiser Guillaume II, parti en guerre contre la France et la Russie, quelques 300 000 soldats équipés de fusils Mauser et de casques à pointe. En 1919, le traité de Versailles décida du retour de l'Alsace et de la Moselle au sein de la République, et leurs soldats morts au combat entrèrent dans le purgatoire des âmes sans nom. Les anciens grecs auraient dit qu'ils se sont présentés devant le passeur Charon sans pièce d'or dans la bouche, oubli sanctionné par l'errance sans fin sur les rives froides du Styx. Dans le monde des vivants, les monuments français portent l'inscription "morts pour la France" tandis que les monuments alsaciens se contentent de l'inscription : "à nos morts"! Peut-être les élus alsaciens commémorant leur souvenir songeront-ils à cette offense qui leur est faite par delà les années: leur cause n'a pas été jugée digne d'être nommée dans la République qui pourtant s'enorgueillit de liberté.

Sans doute les tragédies de cette ampleur fondent-elles l'esprit des nations. Les alsaciens auront connu plusieurs épisodes tragiques concernant l'Allemagne, avec laquelle ils partagent une histoire millénaire dont d'aucuns veulent croire qu'elle est aujourd'hui close, tandis que d'aucuns autres soutiennent qu'elle continue de nourir leurs imaginaires. Cette persistance et les interprétations qui en sont faites fondent la Question alsacienne, laquelle connait une nouvelle crise avec le dossier des régions. En effet, la France jacobine a estimé, avec raison certes, que ses régions étaient trop nombreuses et, pour certaines, en deça de la taille critique. Dans la carte des regroupements que les énarques ont dessinée, l'Alsace intègre un bloc où figurent aussi la Lorraine et la Champagne, proposition qui a eu le don de jeter dans la rue les alsaciens connus par ailleurs, élus et électeurs, pour leur modération contestataire. L'association de la carpe et le lapin ne leur aurait pas inspiré plus farouche réaction. Il fallait que la techncocratie française ait de l'Alsace une représentation simpliste et, à tout bien prendre, fausse, pour oser une proposition de cette nature. En ce qui concerne l'Alsace, la technocratie n'eut pas même l'élégance dont elle fit preuve envers Bretagne, laquelle fut traitée comme une entité particulière. Et cette désinvolture administrative fait partie, elle aussi, de la Question Alsacienne.

Enfin, last but not least, il y a la question de la langue. Les alsaciens parlent alsacien, notamment. Mais l'alsacien est-il une langue régionale, comme d'aucuns le prétendent, une langue comme le breton, le corse ou le basque, relevant de la charte des langues régionales? Ou est-il, à l'inverse, un patois allemand, au même titre que le bavarois ou le tyroler? Dans la première hypothèse, l'alsacien est une survivance, un sabir de province qui vivra aussi longtemps que les bonnes volontés en entretiendront l'usage. Dans la seconde hypothèse, l'alsacien n'a rien de régional, il constitue une forme locale d'une langue étrangère partagée par deux cent millions d'européens lesquels vivent en Allemagne, en Autriche, en Suisse, en Pologne, voire en Lituanie. Auquel cas, la régionalisation en cours, si elle respecte l'identité des régions devra prendre en compte les multiples rapports entretenus avec les Lands allemands du Baden-Wurtemberg et du Palatinat. La dichotomie, on l'aura compris, n'est pas mince et j'en veux pour preuve la véhémence des arguments échangés par les deux bords, ainsi que l'inertie de l'administration française, prompte à décentraliser dans les discours mais peu dans les actes. Aussi cette dichotomie prend-elle une place de choix dans la Question Alsacienne.

Que mes lecteurs alsaciens me pardonnent de rappeler ce qu'ils savent sans doute mieux que moi-même, cependant je les assure qu'il ne manque pas aujourd'hui de lecteurs français qui ignorent jusqu'au passé allemand de l'Alsace. Et cette indifférence, progressive voire progressiste, fait elle aussi partie de la Question Alsacienne, laquelle n'est pas prête d'être close.