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Monsieur le Premier Ministre,


Jeudi 14 novembre dernier, le député bas-rhinois - alsacien?- Patrick Hetzel vous a interpellé à l'Assemblée Nationale à propos de l'émoi provoqué en Alsace - au sein du "peuple alsacien"? - par une certaine déclaration que vous auriez tenue et par le projet de grande région englobant Alsace, Lorraine et Champagne-Ardennes. Votre déclaration aurait consisté à prétendre que "la région Alsace ne doit pas se refermer sur elle-même", argument que vous auriez opposé aux souhaits de la part des élus alsaciens (?) de maintenir la Région Alsace dans ses limites actuelles.

La déclaration, vous ne l'avez pas démentie. Vous avez en revanche protesté de votre attachement à l'Alsace et à son histoire, mais vous avez tenu à faire une mise au point: "Il n'y a pas de peuple alsacien, il n'y a qu'un peuple français!". Cette affirmation, a priori sybilline, soulève un tsunami de questions, de réactions et d'émotions dont peut-être les échos vous seront parvenus. C'est pour en commenter le contexte que je m'autorise cette missive mais, avant cela, permettez-moi d'attirer votre attention sur les mimiques d'agacement et d'incompréhension soulevées dans les rangs de l'Assemblée par la question du député, comme si celle-ci avait été incongrue. La placidité de la part du Pdt de l'Assemblée, face au chahut feutré des députés, mérite à elle-seule une longue épître. En cette belle et noble terre de France, on a pourtant coutume d'entendre corses, bretons, occitans ou basques manifester leurs particularismes, mais que des alsaciens s'y essayent, cela semble dépasser l'entendement. "Il n'y a pas de peuple alsacien", dites-vous en faisant vôtre cette consternation!

Mais venons-en au fait! "Il n'y a pas de peuple alsacien", prétendez-vous, en réponse au député Hetzel qui s'est contenté d'évoquer l'idée d'un "peuple d'Alsace". Vous avez feint de confondre les deux expressions pour mieux rappeler les prérogatives de l'Etat et l'hégémonie de son jacobinisme, mais les mots ont un sens et ne s'interchangent pas. Dans votre discours, l'expression "peuple alsacien" sonne comme un repoussoir et semble porter tous les malentendus et peurs qu'éprouvent nos compatriotes -disons, non-alsaciens dont vous-même- par rapport à cette question d'Alsace. La province Alsace est riche, vous le savez, d'un long passé au sein de l'Empire Romain Germanique, un passé millémaine, jusqu'au traité de Westphalie en 1648 et même au-delà, un passé que beaucoup redoutent et d'aucuns envient. Ce passé, tour à tour sombre et lumineux, baroque et romantique, constitue à lui seul une particularité qui, en matière de singularités, place l'Alsace au rang de la Corse, de la Bretagne et du Pays Basque. Mais il n'est pas dans la tradition alsacienne d'arracher les grilles des sous-préfectures ou de plastiquer les perceptions pour rappeler des évidences de cet ordre. Pourtant, cette particularité, par votre déclaration un rien caricaturale et provocatrice, vous refusez de la prendre en compte et la niez. Il n'y aurait pas selon vous de "peuple alsacien "!

Il y a pourtant des peuples, des états, des nations et des communautés, parfois tout ensemble dans un joyeux désordre. Au sens littéral, il est vrai qu'il n'y pas de "nation alsacienne", de même qu'il n'y a pas "d'état alsacien". Il y a en revanche un "état français". Quant à la "nation française", permettez-moi d'exprimer un doute à propos de sa réalité. J'en veux pour preuve les multiples tentatives pour en expliciter le contenu qui, de part et d'autre, ont toutes tourné au fiasco. Je ne suis pas sûr non plus qu'il existe un "peuple français", sauf dans les déclarations de principe. Il y a certes une "population française", mais un "peuple"? A une échelle plus petite, il n'y a pas non plus de "peuple breton" mais les grands manifestations qui ont eu lieu en Bretagne témoignent de l'existence de quelque chose comme une "conscience bretonne", que d'aucuns, dans un sursaut hyperbolique, élèveront au rang de "peuple breton". Admettez dès lors, monsieur le Premier Ministre, qu'il existe quelque chose comme une conscience alsacienne que, par prudence, le député Hetzel a nommé "peuple d'Alsace" et à laquelle, au nom de l'attachement que vous-même professez pour l'Alsace, vous eussiez été charitable de témoigner une autre considération.

D'autant plus, monsieur le Premier Ministre, que l'Alsace, en dépit de son passé sombre et lumineux, a fait preuve vis-vis de la France des Droits de l'Homme et de la Liberté des Peuples à disposer d'eux-mêmes, d'une fidélité que nous pourions qualifier, sans risque de nous tromper, d'exemplaire. Ses enfants ont mis de côté leur penchant pour Goethe et Heinrich Heine, pour mieux apprendre la langue de Verlaine et Victor Hugo, et la maestria avec laquelle le député Hetzel s'est adressé à vous atteste de cette intégration exemplaire. N'oublions pas cependant que, bi-culturel et bilingue, le député aurait pu faire un discours de la même teneur au Bundestag, ce qui, vous en conviendrez, constitue également une singularité au sein de l'Assemblée Nationale et du "peuple français".

Aussi, monsieur le Premier Ministre, serions-nous heureux - le député Hetzel et quelques autres (des légions en réalité) qui n'avons rien oublié du passé - que vous preniez ces éléments en considération dans le projet de redécoupage régional. La Région Alsace prend plus que sa part dans la péréquation nationale: n'a-t-elle pas financé en partie avec ses deniers, la voie ferré qui doit la relier à la capitale? La consience alsacienne quant à elle ne réclame aucune sorte de droit qui l'éleverait au rang de "peuple alsacien", dont à tort vous vous défendez, mais elle réclame que sa nature soit comprise et que, dans le projet de redécoupage, soient pris en compte autant ses multiples liens historiques et transfrontaliers que les préoccupations jacobines de péréquation territoriale.

Dans l'espoir d'être entendus, recevez, monsieur le Premier Ministre, unsere besten Grüssen.

 

lien vers l'interventvention du député et la réponse de Manuel Valls            

http://videos.assemblee-nationale.fr/video.5913.2088007