lenine

De la démocratie, nous dirons que les institutions démocratiques empêchent la confiscation du pouvoir sur le long terme, la confiscation du pouvoir et celle de ses charges. Les institutions n’empêchent pas qu’un élu, investi par le vote populaire, ait des comportements autocratiques ou tyranniques, mais elles restreignent ces comportements et leur mettent un terme électoral. La démocratie permet la désignation de « représentants du peuple à terme échu ». Elle ne garantit nullement leur clairvoyance et vergogne dans le cours du mandat qui leur est conféré. En revanche, la démocratie contraint les élus, qu’ils soient talentueux ou autocratiques, à remettre leurs mandats en jeu, à échéances régulières, et solliciter la ré-investiture de la part de leurs électeurs. D’une certaine manière, on peut dire que la démocratie introduit en politique une contrainte de temps et de rythme, rien d’autre.

Les dictatures affaiblissent et menacent la démocratie. L’histoire a donné naissance à différentes formes de dictatures, de l’oligarchie antique au despotisme éclairé, plus récemment de l’hitlérisme au stalinisme. Ce dernier se présentait volontiers comme la « dictature du prolétariat », une forme prétendue de démocratie d’une finalité somme toute philanthropique, associée à des procédés en revanche on ne peut plus vils. L’enfer, on ne le dira jamais assez, est pavé de bonnes intentions. Il l’est aussi dans la douce France de ce début de XXIème siècle, héritière des Lumières et gardienne des Droits de l’Homme, sauvée de justesse du déshonneur de la débâcle de quarante par un de Gaulle visionnaire, puis revenue à ses démons sous les menées d’un Mitterrand à la fois grandiose et cynique. Il n’est pas impossible en effet que cette douce France, pavée de si bonnes intentions, ne succombe elle-aussi à la tentation de la dictature. Une dictature d’un tout nouvel ordre.



Démocratie et totalitarisme

La démocratie, disions-nous, impose la contrainte régulière des urnes. De ce point de vue, on pourrait dire qu’il existe deux formes de démocratie, les unes, ordinaires, et les autres, autocratiques. Dans les premières, seules, les élus usent de leur pouvoir avec discernement et concertation. Dans les secondes, non. Mais il n’y a pas forcément de différences institutionnelles entres les unes et les autres. Un élu devenu tyrannique n’abroge pas forcément les processus électoraux, garants de la transparence démocratique. Les technologies de la communication, de l’information voire de l’intimidation, permettent aujourd’hui de « peser » sur le processus électoral, de faire en sorte qu’il garde toutes les apparences de la démocratie, mais qu’en réalité les forces politiques désireuses d’alternance soient empêchées d’agir. On a souvent parlé de dictature à propos des régimes soviétiques, mais leurs institutions démocratiques n’étaient en rien abrogées. Elles étaient flanquées de commissaires politiques recevant leurs ordres d’une officine unique (non élue au suffrage universel), mais les élections désignant les organes de pouvoir subsistaient. A contrario, les cercles d’influence et d’influençage étaient si puissants qu’ils empêchaient l’émergence de tout candidat qui n’aurait pas été issu de leurs rangs. Le dirigeant de l’Union Soviétique poststalinienne était en même temps le premier secrétaire du parti au sein duquel il avait gravi tous les échelons. Il lui suffisait d’avoir le consentement de l’appareil (et de ses apparatchiks) pour obtenir, par intimidation, voire terreur, le consentement populaire. L’union Soviétique cependant était une démocratie, d’un genre particulier certes, mais une démocratie tout de même, et ses dirigeants s’offusquaient qu’on ne la présentât pas ainsi.

Cela n’a pas empêché un grand nombre d’intellectuels français, si prompts à flairer dans leur propre pays la moindre odeur de « peste brune », de se montrer d’une parfaite complaisance envers un régime qui était loin d’être ce qu’il prétendait. Il aura fallu des hommes comme Sakharov, Soljenitsyne ou Chalamov pour qu’ils consentent à ouvrir les yeux. Et encore, le consentement des intellectuels fut très modéré. Du bout des lèvres, ils reconnurent qu’il y eut des ratés, mais en attribuèrent la responsabilité aux circonstances voire aux sabotages extérieurs. Ils auront en permanence cherché des excuses à un régime dont ils n’ont jamais admis qu’il ne conduisît pas au bonheur de l’humanité. Tout en feignant de les écouter, ils n’auront eu de cesse de discréditer ceux qui tentaient de témoigner. Du reste, qui ne nos jours, en France, évoque encore les dissidents soviétiques ? Dans la France d’aujourd’hui, Soljenitsyne est pudiquement « oublié », d’autant plus depuis que furent opportunément découverts dans ses écrits quelques propos homophobes ou antisémites. De nos jours, les intellectuels français restent, dans leur grande majorité, convaincus que le risque autocratique est faible comparé aux résurgences du fascisme nazi, dont ils instrumentalisent la moindre apparition comme le « retour des heures les plus sombres » et de la fameuse « peste brune ».

 

Les deux formes de totalitarisme

Il convient à ce stade de préciser en quoi diffèrent les deux formes de totalitarismes dont le XXème siècle fut le révélateur, à savoir le fascisme hitlérien d’une part, la dictature du prolétariat de l’autre, et comment, d’une certaine façon, l’un n’aurait pas été possible sans l’autre.

Le fascisme hitlérien résulte d’une abrogation de la démocratie, d’une forme de « seppuku » démocratique. Le fasciste arrive au pouvoir et le confisque par renoncement des institutions démocratiques à leurs propres prérogatives. C’est ce qui s’est produit dans l’Allemagne démocratique de 1933 : le président Hindenburg invite la diète allemande, le Reichstag, à confier la chancellerie au leader du parti NKVD. A la faveur de l’incendie du Reichstag et de la mise en scène d’un péril surévalué, ce dernier obtiendra les pleins pouvoirs et les confisquera. Il fallut sans doute un contexte particulier de crise et de désarroi politique pour qu’une telle chose fût possible. De façon surprenante, les intellectuels français, si prompts par ailleurs à traquer les effets et manifestations de « la peste brune », s’intéressent assez peu aux types de conditions qui ont permis son avènement dans l’Allemagne de 1933. Dans son cas, il est vrai que s’intéresser aux causes du basculement revient à questionner les dispositions particulièrement vengeresses et calamiteuses (Vae victis !) imposées par le traité de Versailles à l’Allemagne de 1919, et donc à l’implicite responsabilité de la France dans le comportement de l’Allemagne acculée, mais nullement disculpée.

Mais revenons à la typologie des totalitarismes : si le fascisme abroge explicitement la démocratie, la « dictature du prolétariat » quant à elle se contente d’empêcher ses mécanismes de fonctionner, de façon souvent beaucoup plus efficace et sournoise. Un candidat non « adoubé » trouvera mille obstacles sur son parcours là où un autre verra s’ouvrir une voie royale. Les compétences et la « valeur » de la personne n’entrent que peu en ligne de compte. La « dictature du prolétariat » induit du reste une injonction paradoxale : nul ne peut prétendre s’y soustraire. Chaque citoyen reste libre de son vote, mais voter à l’encontre du représentant de la « dictature du prolétariat » constitue une trahison, laquelle est punissable. Il ne faut pas croire pour autant que dans la « dictature du prolétariat », le prolétariat exerce une forme quelconque de dictature. « La dictature du prolétariat » est une périphrase, une métonymie. Le terme comporte des parenthèses qui ont le tort de ne pas apparaître à l’oral. Dans la « dictature du prolétariat », seuls les intellectuels et les fonctionnaires brillants parviennent à manier la rhétorique élaborée au fil du temps. (A l’inverse d’une démocratie ordinaire, où chaque individu majeur dispose du droit de vote, sans apriori, et sans autres conditions que celles de la nationalité et de l’honorabilité judiciaire). En d’autres termes, pour voter « intelligemment » dans une démocratie de « dictature du prolétariat », il faut en avoir patiemment appris la rhétorique, comme au séminaire, et, d’une certaine manière, avoir pris ses distances par rapport à ce même prolétariat.

Quant aux liens entre les deux fascismes, hitlérien d’une part, stalinien de l’autre, ils sont multiples et complexes. Si les deux blocs ont pactisé l’un avec l’autre (cf le pacte germano-soviétique de 1940) ils n’ont en réalité cherché qu’à gagner du temps et retarder l’échéance de leur confrontation, inévitable dans le contexte géopolitique d’alors, chaque bloc étant expansionniste et guignant sur les terres de l’autre. Les « démocraties de l’ouest » (la France et l’Angleterre) avaient beau jeu de dénoncer ces prétentions (encore qu’elles ne dénoncèrent que celles de l’Allemagne), elles possédaient, elles, d’importants empires coloniaux où puiser des ressources. L’Allemagne, quant à elle, voulait étendre son influence à l’est, et l’Union Soviétique voulait l’étendre vers l’ouest. Le traité de Versailles (avril 1919) avait réduit à néant l’empire austro-hongrois, l’autre rempart historique contre les prétentions slaves et ottomanes. Il ne restait, face aux appétits bolchéviques, qu’une Allemagne affaiblie et partiellement démilitarisée, laquelle n’aura pas su résister à la tentation des méthodes expéditives du fascisme.

 

 


L’antiracisme entre droits de l’homme et système de pensée

L’antiracisme français est né à la suite de plusieurs faits divers au cours desquels des jeunes gens, noirs, arabes ou juifs, périrent de mort violente. C’était dans les années 80. La sensibilité française, encore horrifiée par les crimes du nazisme auxquels le pétainisme était obscurément mêlé, donc légitimement avertie contre de telles dérives et exactions, s’alarma et voulut dresser un « rempart » moral face à ces actes. Le droit était certes suffisant pour sanctionner ces crimes, aggravés de surcroît par leur caractère raciste ou xénophobe, mais l’opinion publique, dans un élan légitime, voulut aller au-delà de la répression pénale et s’en prendre à « l’esprit xénophobe » directement. La France n’était pas une république caractérisée par un racisme particulièrement inquiétant, mais des intellectuels et des hommes politiques, avec une intransigeance extrême, feignirent de le penser et voulurent en « éradiquer » la source dans l’esprit même des xénophobes, avant que ceux-ci ne passent à l’acte. Ainsi naquirent des associations comme « SOS Racisme », lesquelles firent un travail de recensement et de dénonciation utile. Naquirent aussi, progressivement, le délit d’opinion et le délit d’intention. En droit français, désormais, toute association peut intenter une action en justice pour un propos qu’elle juge discriminatoire. Une association de propriétaires de chats peut se porter partie civile pour un propos diffamatoire à l’encontre des propriétaires de chats. Les intentions furent si bonnes et nombreuses qu’elles en pavèrent la vie civile française, à la manière d’un enfer aux allures de « lendemains qui chantent ». Trente ans plus tard, d’inquiétantes dérives sont à déplorer, sans que par ailleurs il n’y ait eu d’incidence notable sur la fréquence des actes racistes.

Nous voulons pour preuves de ces dérives évoquer plusieurs faits de société, emblématiques de l’état d’esprit contemporain de la société française. Au mois de novembre dernier, Mme Taubira, garde des sceaux, en visite à Angers, fut accueillie par des insultes dont certaines présentèrent un caractère manifestement racial et ethnique. Ces insultes furent proférées par une petite fille de dix ans que nul n’imagina capable de les inventer elle-même. Elles furent captées dans une vidéo et déferlèrent aussitôt en buzz sur la toile où elles furent reprises en boucle. Tout fait divers aujourd’hui fait du reste l’objet d’un buzz déferlant sur la toile. Très vite, plusieurs prix de littérature (Yann Moix, Virginie Despentes, Christine Angot …) prirent leur plume et, d’indignation non contenue, produisirent des pensums d’une rare violence. Ils y dénoncèrent une résurgence manifeste du fascisme et assurèrent la ministre du rempart de leurs plumes « mobilisées ». Ces écrivains, pourtant habitués aux nuances du langage, savaient que, sur le fond, le propos ordurier d’Angers s’adressait à la politique et non à la personne, mais ils feignirent de penser l’inverse. Le propos xénophobe est évidemment condamnable : la démocratie prévoit que l’opposition s’exerce dans les urnes et non dans l’insulte. Le propos fut condamné mais avec un tel battage médiatique qu’un observateur extérieur fût fondé à croire que la patrie était en danger et que la « peste brune », massivement de retour. Avec les deniers publics, la ministre de la culture elle-même organisa au théâtre du Rond-Point une soirée contre le racisme, en soutien de la garde des sceaux, laquelle fut soutenue par ailleurs par d’impressionnantes pétitions. En hommage (et réparation ?) une partie de la presse « people » désigna la ministre comme femme de l’année. La réaction en chaîne déclenchée par une insulte angevine prit des proportions de tsunami et laissa croire à l’émergence « d’un danger grave et imminent ». Elle somma chacun de prendre fait et cause. Ceux qui s’y refusèrent furent taxés de tiédeur, voire de félonie et de complicité. Cependant, « l’énormité » de l’insulte angevine justifiait-elle une réaction proche de l’état de siège et de la loi martiale ?

Si on veut bien analyser les raisons polémologiques de cette disproportion, il faut bien faire le constat de l’existence de forces intellectuelles et politiques disponibles pour une telle disproportion. Il y a en France un si grand nombre d’intellectuels exercés à la moindre émergence xénophobe ou raciste que la conjonction de leurs réactions donne quelque chose comme un tsunami. Disons les choses autrement : l’antiracisme est devenu le fonds de commerce d’un si grand nombre d’intellectuels que toute protection par l’humour devient impossible et que leurs voix, liguées et avides de légitimité, fabriquent un tintamarre assourdissant et hégémonique. Les « antiracistes » ont repris à leur compte ce rôle de « fredons » que l’irrévérencieux Rabelais accusait le clergé de tenir à la fin du Moyen Age, lorsqu’on chassait les sorcières. A la différence que les « antiracistes » ne se contentent pas de fredonner : ils hurlent ! Et si la presse n’avait pas, honnêtement, rendu compte du désintérêt suscité par la soirée au Rond-Point, il n’aurait pas manqué d’intellectuels pour faire le compte des absents.

L’humour est l’une des victimes de ce déchaînement de vigilance sourcilleuse. L’humoriste Dieudonné est placé aujourd’hui sous une menace d’interdiction d’exercer, diligentée par le ministère de l’intérieur. L’humoriste qui s’en prit à la Shoah de façon parfois fort irrespectueuse (encore que, visait-il la Shoah ou à une certaine instrumentalisation qui en est faite ?) est considéré (par la puissance publique rien que moins) comme un danger public, lequel ne ferait « plus rire personne ». L’avocat de l’humoriste fit observer fort à propos que le fait que Dieudonné ne fît plus rire personne signifiait que ses salles étaient vides. Il n’y avait donc nulle nécessité d’interdire ses spectacles. La réalité est toute différente : lorsqu’il n’est pas empêché de se produire, Dieudonné fait salle comble, et ses fans n’ont nullement le sentiment d’être les spectateurs irresponsables, incultes ou pervers que la ministre dénonça ( ). Cet étalage d’arguments et d’arguties fait penser à des scènes d’Ubu Roi. Nous sommes pourtant en 2013, dans un pays occidental qui se veut une démocratie avancée, championne des libertés, héritière des Lumières et de ce Voltaire qui courageusement défendit le blasphématoire chevalier de la Barre. Hélas, face à tant d’acharnement, nous avouons notre incompréhension.

Il y a quelques années déjà, un illuminé norvégien du nom de Breivik fit un carnage en prétendant attirer l’attention de l’opinion publique sur les dangers que ferait planer sur l’occident la présence de plus en plus importante des musulmans. Près de soixante-dix malheureuses victimes périrent sous ses balles. En 2012, l’écrivain français Richard Millet fit paraître un essai, polémique, « Langue fantôme, suivie de Eloge Littéraire d’Anders Breivik », dans lequel il s’en prit au multiculturalisme (érigé selon lui en socle culturel incontournable et obligatoire), responsable (toujours selon lui) de la perte des origines et de celle des repères d’un Breivik. Millet ne fait en rien l’apologie du crime de Breivik qu’il condamne du reste. Mais de prétendre que l’avènement du crime était prévisible (dans une société « distraite » par le divertissement, et donc « insignifiante »), d’avoir prétendu cela conduisit un collectif d’écrivains (conduite par l’humaniste normalienne Annie Ernault) à prononcer son excommunication et sa mise à mort littéraires dans une diatribe (au motif de pamphlet fasciste) d’une rare violence parue dans le quotidien Le Monde. Millet démissionna de ses fonctions d’éditeur chez Gallimard, les « fredons » obtinrent gain de cause, mais ce qui dans la question implicite posée par Millet demeurait légitime ne fit l’objet d’aucun débat. Ce que les « fredons » voulaient à toute force réduire au silence, c’est qu’il y eût objet de débat. Et, fait remarquable, les « fredons » se recrutèrent dans les rangs des intellectuels et des écrivains, ceux-là mêmes pour qui la liberté d’expression est une chose sacrée. Millet était-il « le méchant diable » que les Ernaux et autres prétendirent, ou, à l’inverse, le Pasternak d’un régime qui ne serait plus que l’ombre d’une démocratie ?

En 2011, dans une conférence semi-publique, le ministre de l’intérieur d’alors, Claude Guéant, faisait l’apologie de la civilisation occidentale et prétendit que « toutes les civilisations ne se valaient pas ». D’aucuns voulurent entendre l’affirmation de « l’inégalité » des civilisations et, implicitement, des ethnies qui en ont porté les formes. Un député socialiste a prononcé à l’Assemblée un discours d’une rare violence dans lequel il dénonçait le « retour des heures les plus sombres » (sous les applaudissements unanimes des forces de gauche) tout en prêtant au ministre d’obscures intentions eugénistes. Or les civilisations ne se valent pas urbi et orbi, quoique les résiliences ne soient pas unilatéralement réparties : il est un fait que lors du tsunami qui ravagea les iles indonésiennes, les tribus lacustres et insulaires avaient eu l’intuition du raz-de-marée et avaient retiré leurs populations à l’intérieur des terres, tandis que les « occidentaux » en villégiature balnéaire n’avaient rien vu venir ! Cependant, la France polémiqua autour du mot du ministre pendant des semaines et des semaines. Si les polémistes n’obtinrent pas gain de cause, ils obtinrent en revanche un résultat remarquable : celui de diriger la sagacité de l’opinion publique vers un procès d’intention pour mieux la détourner des questions qui la préoccupent de façon récurrente : le chômage, l’emploi, le pouvoir d’achat et l’impôt !

Nous constatons que l’antiracisme, initialement sensibilité altruiste, s’est peu à peu transformée en système de pensée, et « pèse » désormais sur le fonctionnement de la démocratie française en devenant, en quelque sorte, « pensée obligatoire » et métonymique, progressive voire « progressiste », laquelle entend « régner » à la manière d’une nouvelle « dictature du prolétariat ». On remarquera la quantité de parenthèses dans la phrase précédente. Elles témoignent de l’existence de deux niveaux de langage, le premier, général, où les mots sont utilisés dans leurs définitions courantes et ordinaires, le second, réservé et élitaire, où les mots sont utilisés dans un sens restreint et convenu, nécessitant des parenthèses. On remarquera aussi que l’humour, cette arme par excellence contre toute forme de fascisme, ne peut s’exercer QUE dans le premier niveau de pensée, celui où les mots ne sont pas utilisés dans un sens restreint, ce qui permet leur jeu et leur détournement, précisément parce que le sens premier est connu de tous. L’humour et la moquerie sont les premiers « crimes » que châtie le totalitarisme.

 

Les deux risques d’une sensibilité érigée en système de pensée

Le danger de l’existence d’un tel « centre de gravité » au sein de la pensée publique est double. D’une part, il incite, jusqu’à l’intimidation, chacun à surévaluer tout événement raciste et xénophobe, à lui donner un retentissement qui, dans bien des cas, ne se justifie pas. D’autre part, il détourne les esprits des autres sujets de bien public.

Ainsi en est-il de l’entreprise et des impératifs économiques, traités au mieux avec dédain, au pire par l’imprécation. La France n’est pas, que nous sachions, et quoi qu’en déclare mainte figure emblématique, subitement redevenue raciste et xénophobe au point qu’il faille décréter l’état d’urgence. Il reste en France, hélas, des relents de racisme et de xénophobie, nous le reconnaissons, mais il convient de les combattre avec les moyens démocratiques ordinaires et l’arsenal juridique existant, à notre sens déjà bien complet. En revanche, surjouer l’antiracisme consiste à sous-estimer d’autres aspects de la vie politique. Ainsi la campagne présidentielle de François Hollande a-t-elle pu laisser penser que la discrimination et la xénophobie étaient les principaux freins au rétablissement des (bons) équilibres économiques. On sait que les freins économiques en notre pays sont tout autre, ils résident notamment dans la hiérarchie qui est faite entre les dimensions sociétales et les dimensions entrepreneuriales. Un nombre (trop) élevé d’intellectuels se consacrent à des questions de sociologie et d’anthropologie, laissant à « d’autres » les questions d’entreprises. L’adaptation des rythmes scolaires, la réforme du code du mariage et du code pénal, l’emportent en priorité sur la réforme des systèmes de mutualisation et du code du travail. Or le frein le plus important de l’économie française, cela est dit unanimement par les économistes, se situe dans le poids excessif des charges qui pèsent sur le coût du travail, ainsi que dans la fiscalité (laquelle atteint désormais des sommets que tous les observateurs économiques dénoncent). Cette question devrait en bonne logique être au cœur des préoccupations des sociologues et des intellectuels, mais ceux-ci restent « focalisés » sur des questions de discrimination et de xénophobie. Il y a là une « distorsion » qui induit un « centre de gravité » dans la pensée. Les intellectuels ne sont plus polyvalents mais polarisés sur des questions sociétales spécifiques. Ils laissent penser que les équilibres macroéconomiques dépendent (exclusivement) de facteurs endogènes alors qu’ils dépendent autant d’interactions avec un environnement économique extérieur, lequel est aujourd’hui globalisé. En d’autres termes, créons les conditions du retour des (bons) équilibres économiques et les petites filles impolies qui insultent des ministres ne trouveront plus oreille pour les écouter !

Cette appétence pour les questions sociétales dans les cercles intellectuels français pose question. En premier lieu parce que, par un jeu de vases communicants, elle semble liée à un certain dédain pour les questions économiques. En second lieu parce qu’elle semble s’inscrire dans un vaste projet consistant, d’une certaine manière, à vouloir « changer le monde et changer les hommes ». La démocratie est imparfaite, nous l’avons dit, elle ne garantit pas de la corruption ou du despotisme. Mais face à cette imperfection, deux courants de pensée se dessinent. Le premier suggère de laisser faire l’imperfection et de la combattre par l’initiative politique permanente, en d’autres termes une certaine élasticité démocratique qui induirait sans cesse de nouveaux contre-pouvoirs … Le second prétend « changer l’homme » pour l’amener au niveau de perfection que les institutions ne procurent pas. « En finir une bonne fois pour toutes avec cet atavisme familial », lance le ministre Vincent Peillon, furieux de constater que les inégalités de résultats scolaires subsistent malgré les deniers publics engloutis dans un système d’éducation (ne devrait-on pas dire d’enseignement ?) qui prône l’égalité.


Le premier courant de pensée est à lire en regard de la « common decency » (chère à Orwell), de la vergogne et de la main heureuse. Le second suppose l’incorruptibilité de l’homme par sa quasi-mutation (cf la Terreur, la Commune, le goulag, les camps de rééducation …). Il n’est pas nécessaire, je suppose, de développer chaque courant pour en faire comprendre les paradigmes. L’histoire fournit assez de témoignages que l’on raccrochera à l’un ou à l’autre. L’impératif catégorique auquel est élevé l’antiracisme agit dans le sens du second courant, mais produit des effets contraires à ses intentions déclarées. La transparence et l’incorruptibilité du jeu démocratique sont payées au prix de la terreur de la pensée, laquelle conduit à l’autarcie et au déni. Aussi n’est-il pas déplacé de mettre sur le même plan la « dictature de l’antiracisme » et la « dictature du prolétariat ».

 

Le durcissement de « l’antiracisme »


Tout mouvement de pensée tient une place dans la vie politique du pays où il se produit. Et cette place est d’autant plus importante que le mouvement est puissant, possède des officines, des cercles, des « chars de pensée » (think tanks), des représentants dans les sphères du pouvoir et des deniers publics pour le fonctionnement de ses instances. Les tenants de « l’antiracisme » sont plus ou moins conscients de cette influence. Certains de leurs représentants sont impliqués dans le pouvoir. Ils élaborent des théories pour l’ensemble des champs de la politique, notamment la représentation et l’organisation des collectivités territoriales, le poids des administrations par rapport au secteur marchand, la politique extérieure, la politique fiscale, la politique d’immigration, la politique d’éducation nationale …


L’économie est le réceptacle de toutes ces politiques : les choix budgétaires sont faits en fonction des choix politiques, l’assemblage du budget donne la cohérence des choix politiques et de leur soutenabilité. Force dès lors est de constater que les budgets de l’état France sont en déficit chronique depuis plus de trente ans, de façon croissante, et, force est donc de dire que la cohérence de ces choix est de moins en moins « cohérente ». La France a de moins en moins les moyens de les soutenir or, comme ces choix persistent, les conséquences en persistent elles aussi, et l’Etat continue de recourir à l’endettement, ce qui le rend de plus en plus dépendant de ses créanciers. Il ne s’agit pas d’élaborer des rhétoriques de plus en plus sophistiquées sur la « moralité » de la « finance internationale » et des soi-disant « requins » (ce qui ne veut à peu près rien dire). Il s’agit de savoir en revanche quel type de politiques publiques est en mesure de réduire l’endettement, et donc l’influence des « requins », et, a contrario, quel type de politiques accentue à l’inverse cet endettement et donc détériore sa soutenabilité.


« L’antiracisme » constitue en France une activité politique et, par conséquent, accapare une partie des finances publiques. Elle induit des orientations politiques majeures. Ainsi la discrimination a-t-elle été présentée par les candidats de gauche aux dernières élections présidentielles (mai 2012) comme un frein majeur à la prospérité économique. Cela signifie que les représentants de la gauche, lors de leur accession au pouvoir, ont mis en place des politiques et des instruments de lutte contre la discrimination, ceux-ci étant sensés donner le coup de fouet nécessaire au redémarrage. Par ailleurs, tous les experts économiques internationaux dressent un tableau sévère et sans concession des performances économiques de la France et de sa compétitivité. Or les tenants de la gauche « antiraciste » continuent de prétendre que la productivité des entreprises françaises est parmi les meilleures au monde et que la perte des emplois de son industrie résulte d’une sorte de cabale où seraient mêlées les « technocrates de Bruxelles » et les « requins de la finance internationale ». Il se développe du reste en France une sorte de « bronca » antieuropéenne, ses tenants accusant l’Europe d’empêcher la France de tenir des engagements qu’elle a pourtant librement consentis devant elle, et dont elle tire de substantiels bénéfices.

La réalité est têtue. Lorsqu'elle a le mauvais goût de ne pas corroborer les théories, les forces politiques qui, en esprit, ont déjà versé dans la dictature, mettent tout en œuvre pour organiser son déni. C’est une autre caractéristique de la dictature. Ses tenants « durcissent le ton » lorsque la réalité leur donne tort et mettent à l’index un nombre croissant de contradicteurs. Dans l’ancien bloc soviétique, la ville de Berlin était coupée en deux par un mur, le Mur, les « méchants » étant à l’ouest, et les « forces de progrès » à l’est. L’excellent film « Goodbye Lenine », du reste, fait une satire au vitriol de la période qui succéda à l’effondrement du mur. Il met en scène de jeunes allemands qui s’efforcent de conserver les apparences du « bonheur collectif » pour éviter que leurs parents ne sombrent dans la dépression. Les allemands de l’est étaient persuadés en leur âme et conscience que le mur a été érigé pour empêcher les allemands de l’ouest de les envahir. Toute dictature est associée à un contrôle de plus en plus important de la parole publique, ainsi qu’à la censure croissante d’attitudes et d’expressions, condamnant des « gestes » et des signes qu’en d’autres temps on considérerait comme dérisoires. Ce qu’en premier lieu perd le dictateur aux abois, c’est le sens de l’humour !


Or, est-il besoin de le rappeler, la meilleure arme contre la discrimination réside dans le retour au plein emploi. Lutter en premier lieu contre la discrimination en espérant obtenir le retour du plein emploi, c’est un peu comme mettre la charrue avant les bœufs. A contrario, engager une politique de réformes profondes, sans se soucier de discrimination, ne consiste nullement à encourager les inégalités et la discrimination. C’est pourtant ce que professent les tenants de « l’antiracisme », lesquels enferment un nombre croissant de contradicteurs en leur faisant un procès d’intention. Si tu n’es pas avec moi, alors tu es contre moi ! Insuffisamment versés dans la rhétorique, de nombreux contradicteurs sont acculés à des postures extrémistes dont les adversaires « antiracistes » auront dès lors beau jeu de dénoncer les outrances. « Ce qui constitue la République, c’est la destruction totale de ce qui lui est opposé ! » s’écria St-Just deux siècles plus tôt, en 1793. Le durcissement de ton réside en ceci : face à la persistance de la crise économique, les tenants de « l’antiracisme » estiment qu’ils n’ont pas été assez loin dans l’arsenal politique. La situation est aggravée par le fait que ses tenants sont, pour la plupart, issus des rangs de la fonction publique et qu’ils bénéficient des deniers publics. Ils opposent dès lors un « frein naturel », de caste, à la réduction des dépenses publiques. A contrario, les opposants « excommuniés » dans « l’extrême droite » sont de plus en plus nombreux. Le pays se radicalise dangereusement. Il y a de moins en moins de personnes susceptibles de conduire des politiques pragmatiques de réforme. Pour le malheur du pays, la « guerre de tranchée » française pourrait subsister aussi longtemps qu’une crise majeure (de l’ampleur de la crise grecque de 2009 ou de la crise argentine de 2002) ne viendra pas secouer les esprits dans leur torpeur conformiste. Si de Gaulle avait pu intervenir six mois plus tôt, la débâcle de 40 aurait pu être évitée. Fasse le ciel que de nouveaux hommes providentiels parviennent à réveillent à temps les consciences  !