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La rencontre d’un homme et d’une femme se produit toujours autour d’une inclination réciproque, à l’image de deux promeneurs qui s’avancent l’un vers l’autre sur un sentier étroit et que leurs excès de politesse, au lieu de s’effacer, conduisent à entrer en collision. Rien de tel dans le roman de Henry James, « La Bête dans la jungle » (titre original : The Beast in the jungle, 1903, Londres). Rien de tel et pourtant que d’inclination entre la discrète May Bartram et le dandy John Marcher.

Entre eux, une première rencontre survient au cours d’un voyage à Naples. May s’en souvient parfaitement, elle prend l’initiative d’en rappeler le souvenir à John Marcher lorsqu’ils se retrouvent, dix ans plus tard, en la somptueuse propriété de Weatherend. Le roman commence avec la magnifique scène des retrouvailles. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un roman, mais d’une longue nouvelle, comme Henry James savait si bien les trousser, en six chapitres autour des six temps forts que comprendra la longue et étrange liaison entre May Bartram et John Marcher.

Il ne s’agit pas non plus d’une véritable liaison, quoique leurs amis les prennent pour mari et femme. Lors des retrouvailles, « (John) se retrouva soudain nez à nez avec May Bartram dont le visage … n’avait d’abord fait naître en lui, telle une réminiscence qui n’est pas encore un souvenir, qu’un léger trouble plutôt agréable. Ce visage lui apparaissait comme la suite de quelque chose dont il avait perdu le commencement». Ayant perdu le fil de cette histoire, il sent en revanche «qu’elle ne l’avait pas perdu mais … qu’elle ne le lui rendrait pas sans qu’il ne daignât tendre un peu la main pour le ressaisir ». Au son de la voix de May, John retrouve le chaînon manquant : « je vous ai rencontré il y a des années à Rome, je m’en souviens parfaitement ». Un peu surprise, May rectifia aussitôt. Cette première rencontre n’était qu’une occasion manquée. Pour quelles raisons dès lors May tient-elle tant à éveiller en lui le souvenir de la confidence qu’il lui fit alors ? « Je fais allusion à ce que vous m’avez dit sur le bateau au retour pendant que nous goûtions le frais sous l’auvent. Vous avez oublié ? ». Mais John ne se souvient plus, et quand il comprend enfin, May lui apparait comme « la seule personne au monde à qui il eût fait cette confidence et elle l’avait gardée depuis toutes ces années alors que le souvenir de s’être ouvert un jour de ce secret s’était effacé de sa propre mémoire de façon inexplicable ». Ce souvenir retrouvé agit comme une révélation. « Depuis ce voyage à Naples, il n’avait plus jamais été seul, fût-ce l’espace d’un instant ? C’est elle qui était restée seule … parce qu’il avait eu l’indélicatesse d’être infidèle. En lui confiant son secret, qu’avait-il fait sinon lui demander une grâce ? Et cette grâce, elle la lui avait accordée généreusement sans qu’il eût même songé à la remercier ».

Quels étaient les termes exacts de l’aveu de John ? « Oh, c’est très simple, dit-elle. Vous m’avez dit que depuis votre plus tendre enfance, vous aviez l’impression d’avoir été choisi pour quelque chose d’exceptionnel et d’étrange … prodigieux, terrifiant, et qui devrait vous arriver tôt ou tard … ». Ce secret dont John ne connaît pas la teneur, il supplie May de l’aider à le révéler. « Il ne tient qu’à vous … si vous restez aux aguets avec moi », implore-t-il. En consentant, May noue une étrange liaison faite d’attente et de patience: « Je resterai avec vous aux aguets », consent-elle. Car, « après un si beau début, la véritable forme qu’aurait dû prendre (leur) amitié était celle d’un mariage. Mais le malheur voulait que ce début lui-même exclût tout mariage. Il lui était impossible de proposer à une femme une existence troublée par l’obsession qui l’habitait sans relâche… Quelque chose se tenait embusqué quelque part le long de la route sinueuse de son destin comme une bête à l’affût se tapit dans l’ombre de la jungle, prête à bondir ».

May et John ne parviennent pas au bout de leur consentement. Ils succombent à une infinie prévenance qui empêche John de regarder la bête dans les yeux et interdit à May de lui révéler la consistance secrète de leur lien. Elle ne saurait y consentir au risque de forcer les choses et de les détruire. C’est à l’homme de supplier et seulement alors la femme peut consentir, voilà tout l’arcane du roman de Henry James. John Marcher est amoureux de May Bartram, mais par une subtile omission, il n’en éprouve que l’ineffable terreur. Quelle est donc cette étrange disposition selon laquelle l’écrivain Henry James prive son personnage de ce consentement sans lequel nulle passion n’est possible ? Sans doute, en fouillant dans la vie de l’auteur, trouverions-nous tel ou tel épisode qui pût en expliquer le mystère, mais nous n’avons pas à commettre cette profanation. Sans doute la souffrance intime de James se retrouve-t-elle dans la terreur éprouvée par le personnage de John Marcher, mais nous n’avons pas à en analyser la genèse. Nous devons en revanche saluer le génie que sa souffrance inspira à Henry James, un génie auquel nous devons ces extraordinaires pages de la dissection de la terreur et du lieu précis où l’impossible consentement doit intervenir. Epiphanie ? Avant d’entrer le monde des femmes, chaque jeune homme devrait lire des livres comme celui-là, qui prennent rang aux côtés de l’Adolphe de Benjamin Constant, ou des Liaisons de Laclos. Le roman avance avec la lenteur d’un carrousel à images qui tournerait au ralenti, non plus 24 images à la seconde mais 24 secondes par image voire plus. Pour saisir les mouvements de l’âme, il faut savoir revenir à cette lenteur qui marque la Recherche de Proust et permet de comprendre ce que le tourbillon de la vie empêche de discerner.

Une fois les éléments du drame exposé, le roman-nouvelle ne s’embarrasse plus de détails et se concentre autour des quelques dialogues emblématiques entre John et May jusqu’à la maladie et la disparition de celle-ci. A la suite d’un héritage, la condition de May change et John veut y voir l’accomplissement de ce qu’il redoute tant. May cependant le détrompe, « elle ne saurait se satisfaire d’une pareille bagatelle pour couronner une si longue attente ». Les années ont passé. John est passé maître dans l’art de ruser avec la bête qu’il feint de tenir à distance alors qu’elle s’en donne à cœur joie en lui-même. Ce qu’il attend est en réalité advenu – la présence d’une femme devant laquelle s’incliner -, mais, transis de peur, il est incapable de le comprendre. May quant à elle sait qu’il est l’homme de sa vie, mais, en Echo acceptant de regarder un être qui ne cesse de se regarder lui-même, elle en est réduite à attendre qu’il en ait la révélation. John pourtant exprime des scrupules. « Je me demande parfois … s’il est bien juste que je vous implique comme cela dans ma vie … J’ai parfois le sentiment que vous n’avez plus le temps de faire autre chose » May proteste : « De faire autre chose que de m’intéresser ? Mais que souhaiter d’autre dans l’existence ? Puisque je dois rester aux aguets avec vous, comme nous en avons convenu il y a longtemps, cette activité m’absorbe beaucoup … ». La lassitude cependant s’empare d’elle et lui arrache comme une plainte : « Eh bien, j’ai tout simplement la certitude que ma curiosité, comme vous dites, ne sera que trop récompensée ». John lui aussi perd patience. « Vous savez quelque chose que j’ignore », l’accuse-t-il. « Vous savez tout et vous avez peur de me le dire. C’est si terrible que vous craigniez le moment où je le découvrirai ». May quant à elle prophétise : « Vous ne le découvrirez jamais ».

Quand elle tombe malade, John craint d’abord pour lui-même : « Et si elle allait mourir avant que ne se réalise … ». Lorsqu’il songe que l’événement tant redouté consistât peut-être en la perte de son amie, c’est encore à lui-même qu’il songe : « Que l’on pût un jour dire qu’elle avait attendu en vain … », car il reste peu de temps et l’urgence hâte les intuitions : « cette impression, très vite, au train où allaient les choses, devint une réalité avec laquelle sa vieille obsession dut compter et cela fut d’autant moins facile … que cette vague promesse qui avait coloré toute sa vie n’avait plus que quelques instants pour s’accomplir ». Au cours de leur avant-dernier entretien, May prend tous les risques. « Il n’est jamais trop tard », pense-t-elle encore. Dans l’éclat de son visage fatigué, John vit alors « briller la lueur argentée de cette promesse. … Ce qu’il lisait dans son visage ne pouvait être que la vérité… il demeurait bouche bée dans l’attente de la révélation si bien qu’ils restèrent silencieux quelques minutes, lui subjugué par l’éclat de son visage … et elle par la douceur mais aussi l’impatience de son regard. Mais, pour finir, ce qu’il attendait ne se produisit pas. Au lieu de cela, il advint qu’elle ferma les yeux ». « Est-ce que vous n’avez pas compris maintenant ? » finit-elle par demander, mais John avoue sa mystification : « Qu’est-il arrivé ? ». Il continuait à attendre une réponse tandis que May, de guerre lasse, laisse tomber cette sentence : « Il est arrivé ce qui devait arriver ».

Au cours de leur ultime entretien, May confirme : « Je ne suis pas sûr que vous ayez compris. Vous n’avez plus besoin d’attendre. C’est arrivé. … Que vous ne vous en soyez pas rendu compte est ce qu’il y a de plus étrange au milieu de cette étrangeté ». La révélation de sa disgrâce survient après la mort de May, après un long voyage que John entreprend pour oublier. Elle survient dans le cimetière, le seul endroit désormais « où il pouvait encore vivre vraiment », auprès de la « tombe de son amie où se trouvaient consignés à tout jamais les hauts faits de son passé ». La Némésis cependant est refusée à John, sans doute son Hybris fut-elle impardonnable. Au cimetière, il croise le regard d’un homme ravagé par la douleur d’un deuil, un vrai deuil si différent du sien, et John a enfin la révélation qu’il attendait : « Aucune passion ne l’avait jamais effleuré… Ce qu’il venait de voir lui indiquait en lettres de feu ce qu’il avait si totalement laissé passer. Il avait vu en spectateur comment on pleurait une femme quand on l’avait aimée pour elle-même… ».

« La Bête avait été tapie et maintenant elle avait bondi. Elle avait bondi au crépuscule de cette froide soirée d’avril quand, pâle, malade, au bout de ses forces, mais éclatante de beauté …, May Bartram avait quitté son fauteuil pour se placer devant lui et le forcer à deviner. La Bête avait bondi parce qu’il ne devinait pas et May Bartram s’était alors détournée de lui, désespérée, et le trait avait été tiré là où il fallait qu’il le fût. La crainte qu’il avait nourrie s’était ainsi justifiée et son destin s’était accompli. Il avait échoué exactement là où il devait échouer ».