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A peine Rémi Fraisse avait-il vingt ans. Le mois dernier, au cours d'affrontements violents dans la proximité du chantier du barrage de Sivens, dans le Tarn, Rémi Fraisse succombe des blessures infligées par une grenade défensive lancée par les forces de l'ordre en direction d'une centaine de manifestants déchaînés. Rémi Fraisse était un jeune homme. Sans doute voulait-il un peu en découdre mais, dans son esprit, il s'agissait de porter quelques banderolles et de lancer quelques objets plus volumineux que dangereux. Qui n'a pas eu au moins une fois vingt ans? Mais le jeune homme était loin de se douter que d'autres manifestants, moins jeunes, moins naïfs, moins démunis, livreraient une bataille rangée, armés de barres de fer et de cocktails Molotov. Il se retrouva dans leurs rangs car il avait vingt ans et n'avait jamais vu la mort autrement que dans les séries B à la télévision.

Depuis, les événements se déchaînent et s'enchaînent, comme si une boîte de Pandore avait été ouverte. Des manifestations ont éclaté spontanément dans un certain nombre de grandes villes, parfois assorties de dégradations, affrontements et arrestations. Plusieurs lycées parisiens sont touchés par des mouvements de grève. Le ministre de l'intérieur interdit sine die l'usage des grenades défensives tandis que la général commandant la gendarmerie refuse de mettre à pied le supposé lanceur de grenade. La puissance publique quant à elle suspend la réalisation d'un ouvrage qui avait pourtant reçu le blanc-seing de la DUP (déclaration d'utilité publique) après dix années de procédure publique. Les esprits s'échauffent et les événements s'emballent, comme si la mort du jeune homme avait fait déborder le vase de toutes les imperfections publiques, de toutes les crises latentes, de tous les espoirs déçus!

La réalité, l'objective réalité du projet de barrage de Sivens semble bien dérisoire face à cette mort et toutes ses conséquences. Un dossier de 8 millions d'euros pour un peu plus de 40 hectares de retenue d'eau selon les uns, 80 hectares selon d'autres sources, destinée à l'alimentation de 40 exploitations agricoles selon les uns, 80 selon les autres. Un rapport arrivé in extremis qui remettrait en cause les hypothèses (excessives?) du dossier d'utilité publique! Nous ne saurons sans doute jamais la vérité sauf à plonger dans le dossier nous-mêmes. Certes, certains dossiers dits d'utilité publique sont engagés au chausse-pied, et l'utilité n'est pas toujours aussi publique que prétendue. Il est certain aussi que les procédures d'instruction publique sont anormalement longues et fastidieuses, illisibles pour le commun des mortels. Il est certain encore que la régulation des cours d'eau dans le Tarn, ou ailleurs, constitue une mesure préventive en ces années où la sécheresse gagne. Mais fallait-il s'affronter pour un dossier de 8 millions d'euros?

Cette question interpelle. La contestation aura pris une allure absolument disproportionnée par rapport aux enjeux, comme si, à Sivens, on avait voulu solder tous les comptes. Et cela n'aura fait l'objet d'aucun commentaire de la part du gouvernement, lequel ne sait faire preuve de fermeté que face aux mouvements pacifiques (...). La contestation est, semble-t-il, issue des rangs des forces politiques qui soutiennent ou ont soutenu l'actuel gourvernement. Il est manifeste que notre pays est en proie à des hordes de mercenaires de la contestation, lesquels semblent bénéficier de protections et d'appuis, mues par une rage d'en découdre qui leur tient lieu de projet de société et de réalisation personnelle. De cela non plus, le gouvernement ne fait aucun commentaires, lui si prompt à dénoncer les menées des extrémistes de l'autre bord, et alors que la mort d'un jeune homme méritait un peu plus de dignité et de vérité!

"C'est un scandale écologique !", s'exclame sans une once de vergogne Cécile Duflot, l'égérie des Verts, il n'y a pas si longtemps encore en charge du ministère de l'environnement, dans les services duquel le dossier de Sivens ne semble avoir fait l'objet d'aucune remarque. "C'est une situation intolérable qui fait une tache indélébile sur l'action du gourvernement" poursuit-elle, en ammnésie avancée quant à sa présence récente dans ce même gouvernement. "On ne construit pas un barrage sur un mort!", renchérit Noël Mamère, toujours à l'affût de postures jaurésiennes, comme si, dans cette mort, le mouvement qu'il soutient n'avait aucune responsabilité. On n'instrumentalise pas la mort d'un jeune homme, serait-on tenté de lui répondre, on joint les mains et on se recueille. En silence.