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Il y a quatre-vingt-seize ans s'achevait le plus grand conflit qui ait jamais existé de mémoire d'hommes. Pour être précis, s'achevaient les combats qui furent livrés sur le front occidental du conflit, celui dont Erich Maria Remarque écrira: "A l'ouest rien de nouveau" et Roland Dorgelès: "Les croix de bois". Car ce conflit, mondial par le nombre de nations engagées, en comporta deux autres. Le front de l'est opposa les russes à la coalition germano-austro-turque et prit fin en décembre 1917, avec le traité de Brest-Litovsk. Quant au front du sud-est, il se prolongea jusqu'au delà de 1920.


En ce jour, 11 novembre, le président de la République inaugure le monument aux morts de Notre-Dame-de-Lorette, dans le nord de la France, et, dans son allocution, rappelle qu'il n'est, pour tous ces soldats morts pour leur patrie, peine plus grande que celle de l'anonymat, celle de rester dans les mémoires en tant que soldats inconnus. Mais le travail de mémoire se poursuit sans relâche et, peu à peu, des limbes émergent des noms de soldats par centaines, par milliers, français, anglais, belges ou allemands dont on consent aujourd'hui à dire qu'ils reposent dans la même paix.


Pourtant, quelques trente mille soldats engloutis dans ce conflit errent encore en quête d'une sépulture. De ces soldats, les descendants, enfants, petits-enfants et arrière petits-enfants attendent que les Présidents successifs de la République Française daignent évoquer leur souvenir et leur rendent hommage mais, cette année encore, le Président en exercice n'eut pas un mot pour eux, et ils s'en retournent à leur désarroi, en peine de leurs aïeux qui erreront une année de plus sur les rives du Styx où nul débarcadère ne leur permettra d'accoster. Ces soldats, peut-être n'est il pas inutile d'évoquer leur histoire, dont le souvenir progressivement s'efface, faute de mémoire pour l'entretenir et de monuments pour en rappeler le devoir aux mémoires!


Karte_Elsass-Lothringens_1905

Ils furent en réalité quelques deux-cents mille alsaciens-mosellans à être appelés sous les drapeaux. Aujourd'hui, nous disons alsaciens-mosellans, mais à l'heure de leur incorporation, entre 1914 et 1918, ils étaient désignés comme des Elsass-Lothringer, en langue allemande, et, dociles, ils se rendaient à l'appel de l'empereur d'Allemagne, le Kaiser Guillaume II, en guerre contre la Russie, l'Angleterre et aussi la France. Ils accoururent à son ordre, non en raison d'un quelconque grief qu'ils auraient eu à l'encontre de la Russie ou de la France, mais parce que, depuis 1871, ils appartenaient au second empire allemand, pris dans la tourmente au même titre que les autres puissances. Ils avaient d'autant moins de griefs envers la France qu'ils en avaient fait partie, avant 1871, et qu'ils avaient gardé de cette période un souvenir bienveillant, mais ils n'en accoururent pas moins à l'appel du Kaiser, en sujets dévoués comme ils le furent de tous temps. Ils accoururent et partirent faire une guerre qui était si peu la leur. L'écrivain allemand Walter Flex, dans son "Wanderer" évoqua une histoire qui fut aussi la leur. 


Alsaciens-mosellans, ils partirent en majorité sur le front russe, car les officiers allemands devinèrent leurs nostalgies françaises et craignirent que leurs bras ne faiblissent. Ils furent traités avec rigueur et exposés, d'abord aux tirs russes, puis, dans la dernière année du conflit, après que la Russie de Lénine eût capitulé, aux tirs anglais, canadiens et français, sachant toujours aussi peu ce qui motivait tant de rage. Ils furent quelques trente mille à périr, dans les mornes plaines de Pologne ou de Biélorussie, puis dans les plaines de la Somme et de l'Artois, enfouis dans des charniers sans lieu ou des sépultures sommaires, tandis que le traité de Versailles de 1919 découpa une nouvelle fois la carte de l'Europe et restitua Alsace et Moselle à la France. Ils périrent dès lors pour une nation - l'Allemagne - de l'imaginaire de laquelle ils furent arrachés - et rejoignirent les morts de l'autre nation- la France - qu'ils avaient combattue et qui s'en trouva fort embarrassée.


Les monuments aux morts français portent l'inscription "Morts pour la France" ou "Morts pour la patrie". Les monuments d'Alsace et de Moselle se contentent de mentionner: "A nos morts", comme si les hommes d'alors, saisis de stupeur, n'avaient pas trouvé les mots qui eussent convenus à cette tragédie! Comme si ces mots n'existaient pas. Un destin inachevé, en suspens, qu'aujourd'hui, cent ans après, la République qui s'enorgueillit d'intégrer les vivants s'honorerait de célébrer, au nom de cette universalité qui a fait sa gloire.


"Nos morts", hélas, attendre devront encore!