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La littérature est à l'agonie. Le monde du livre se porte bien mais, sur les étals des libraires, les livres de littérature de plus en plus cèdent la place aux ouvrages d'experts et de sociologues, gens qui prétendent nous exliquer ce qu'ils pensent que nous ignorons, des modes d'emplois, des faits divers, des préceptes vaguement moraux, des rumeurs et des secrets d'alcôve, ou encore des livres d'images d'endroits féériques sans la visite desquels nous mourrions idiots. Nos contemporains lisent beaucoup mais de moins en moins de livres de littérature. Peut-être conçoivent-ils désormais leurs propres vies comme des successions de séquences sans liens les unes avec les aautres, enchaînées en zapping permanent et rythmé? Qu'ont-ils encore à faire avec la littérature, laquelle propose une narration, un récit, un fil conducteur, une histoire toute d'un souffle et d'une vision que l'on peut quand même "consommer" par petits bouts et reprendre le lendemain à la même page? Nos contemporains ne lisent plus parce qu'ils ne conçoivent plus leurs vies comme un récit dont ils chercheraient inlassablement le sens et le fil conducteur, dont ils interrogeraient pieusement le legs et l'héritage des ancêtres et aïeux.

Un peu par paresse, un peu par inclination, ils conçoivent peut-être leurs vies comme une succession d'émotions et de frissons et se nourissent des émotions de personnalités médiatiques mises en scène par les professionnels de la communication. En cessant de lire (des livres de littérature), nos contemporains délaissent leurs propres émotions (et donc leur propre subjectivité) au profit d'émotions communes livrées par les séries B et la télé-réalité, selon une grille de programmation qui, lentement, les menace de panurgie, cette maladie dont souffraient les moutons de Panurge. Ainsi sont-ils des millions à connaître les mensurations de Nabilla et seulement quelques milliers à savoir qui est Patrick Modiano. Ainsi cherchent-ils, parfois, dans les sports extrêmes, des frissons dont ils ont vu les images ad nauseam, et dédaignent-ils le plaisir de ramasser des feuilles mortes un jour d'automne.  

Que ce constat soit pour les auteurs (de littérature) une raison supplémentaire de persister à écrire et de forcer l'opacité dont s'entoure le monde médiatique. Les auteurs doivent continuer à prendre d'assaut les lecteurs ou renoncer à écrire.

 

 

La lecture est le miracle de la communication par la solitude. (Marcel Proust)

 

crédit-photo: Marie-Claire Maison