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Trop sphérique pour n’être qu’un astéroïde, la planète Mélancholia entre dans le système solaire, et elle est déjà si proche que les invités au mariage de Justine (Kirsten Dunst) et Michael (Alexander Skarsgaard) la voient occulter Antarès, l’étoile rouge du Scorpion. Les plans et prises de vues sont d’une lenteur solennelle et majestueuse, à peine perçoit-on le lointain grondement d’une planète grosse comme trois Terres, et quoique les mesures déchirantes de Tristan et Iseult - l'opéra de Richard Wagner - invitent le téléspectateur à accepter qu’une tragédie se met en place, l’ultime tragédie.


Avec Melancholia, le réalisateur danois Lars von Trier produit un film allégorique d’une ténébreuse beauté, en écho aux peintures des romantiques allemands tels Caspar David Friedrich. Deux parties en composent le synopsis. La première s’intitule "Justine" et met en scène les noces de la jeune femme dans un château gothique au parc grandiose, qui descend en pente douce vers la mer, et à l’extrémité duquel apparaissent, dans le ciel nocturne, deux astres comme deux lunes encore improbables. Mais très vite, le mariage de Justine se délite, entre son père désinvolte, sa mère ouvertement misanthrope, son patron grossier, et Justine elle-même, gagnée lentement par une mélancolie sans raisons inspirée par cette deuxième « lune » laquelle progresse avec une lenteur absolument effroyable.


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La deuxième partie s’intitule "Claire" (Charlotte Gainsbourg), du nom de la sœur de Justine. Claire campe avec son époux John (Kieffer Sutherland) la châtelaine du somptueux château. Le temps a passé et Justine a sombré dans une dépression profonde d’où elle sort en acceptant l’inacceptable - la vie est mauvaise, profère-t-elle - tandis que dans le ciel, Melancholia se rapproche, désormais de la taille de dix soleils. Nous autres, téléspectateurs, avons alors à l’esprit les blockboosters apocalyptiques (Independance Day, The day after …) où l’on voit se démener des créatures qui croient encore au salut. Chez LVT rien de tel. Melancholia est comme un pied de nez à toutes ces productions à gros budgets et débauche d'effets spéciaux, soudain reléguées au rang d'aimables divertissements.


Car le propos de LVT n’est pas précisément de produire une œuvre apocalyptique, dans laquelle il soulignerait la responsabilité de l’homme vis-à-vis d’un écosystème meurtri et explorerait tout l’arsenal des techniques de survie. Du reste, on ne sait pas d’où vient Melancholia, ni le film ni LVT ne le disent. Melancholia est la donnée d’entrée de l’œuvre et l’hypothèse qui en soutient la voûte : la mort nous guette et comment dès lors réagissons-nous face à l’inéluctable, quel que soit le visage que celui-ci prendra. Tout au plus, le film de LVT veut-il nous rappeler cette évidence.


John, le mari de Claire, réagit en scientifique, selon qui les calculs – lesquels ne peuvent se tromper, affirme-t-il à son fils – excluent toute collision. Mais, finalement, un petit instrument rustique semblable à un collet pour lapins de garenne lui permet de mesurer, de prendre la mesure physique et charnelle, de la progression de l’astre. Lorsque John comprend, il abandonne la partie et se précipite sur les somnifères que Claire a acquis par précautions. Justine attend, sereine, n’ayant pas d’avenir, au contraire de sa sœur qui, elle, croit avoir un avenir en la personne de son fils. Bien plus qu’elle-même, l’avenir de Claire est menacé par Melancholia. Et Claire cède à la panique avant de se ranger sous la froide patience de sa sœur, seule capable de construire la cabane magique censée résister à l’effondrement.


« Il convient de se garder de toute émotion », disait le poète anglais TS Eliott. Nulle émotion chez LVT. A peine concède-t-il à ses personnages quelques manifestations d’effroi. Les plans cinématographiques déroulent des scènes ordinaires, avec une effroyable lenteur, au-dessus desquels plane, telle une épée de Damoclès, l’obsédante présence de Melancholia, venue pour mettre un terme à une farce absurde, sans raisons, une farce pleine de bruit et de fureur.


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Je n'avais pas vu le film à sa sortie, en 2011, par l'effet de cette sorte de coquetterie qui m'empêche de me précipiter sur le premier leurre qu'agite la sphère médiatico-cinématographique. MELANCHOLIA est tout sauf un leurre, c'est une oeuvre somptueuse, dans la trempe nordique des Ibsen, Strindberg ou Hamsun. Présenté au festival de Cannes 2011, le film est distingué par la palme d'or de la meilleure actrice décernée à Kirsten Dunst. Lars von Trier en revanche fut déclaré personna non grata, en raison d'effroyables malentendus. Cette tartuferie cependant n'a ralenti en rien l'inéluctable progression de MELANCHOLIA.