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En ce mois de novembre, un vent de fronde se lève dans la plaine d’habitude déjà engourdie par le froid et le brouillard qui oppose aux rayons du soleil une fin de non-recevoir. La révolte gronde et ne désarme pas. Une grande émotion agite durablement l’âme dévouée des alsaciens. Elle pousse les uns à dépoussiérer leurs costumes d’époque, les autres à multiplier les déclarations et prises de position alsaciennes, et tous à se réunir en grands rassemblements, pacifiques, qui à Strasbourg, qui à Colmar, qui à Mulhouse, qui encore dans maints villages aux noms compliqués dont la liste serait trop longue à établir. Elle les pousse à clamer leur indignation piquée au vif !


En effet, le projet de grande région ALCA (Alsace-Lorraine-Champagne-Ardennes), entériné par une Assemblée Nationale en un décret jacobin (et sibyllin) dont elle a le secret, soulève, ici en Alsace, des torrents d’indignation là où, en Limousin ou Poitou-Charentes, la décision est actée et ne fait désormais l’objet que d’ajustements administratifs. Il y aurait donc une spécificité, ou un particularisme, alsaciens, incompatibles avec une décision administrative de cet ordre ? En quoi consisteraient cette spécificité ou ce particularisme ?

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Les alsaciens de « souche » n'en ignorent rien, eux qui se croyaient à l’abri du Concordat de Napoléon, de la sécurité sociale de Bismarck, des chemins de fer roulant à droite et d’un patois qui déverse sa bonne humeur dans la pénombre des foyers et des Winstubs. Ils savent bien que ce particularisme est profond, ancestral, enraciné, bien plus important que le particularisme breton lequel revendique une langue régionale subsistant sur les seules terres d’Armor. Ils savent bien que leur particularisme garde les marques du moyen-âge allemand et des indignes marchandages survenus après la défaite de Napoléon III à Sedan. Ils savent cela, mais se sont gardés de le revendiquer haut et fort, au point que l’état jacobin, épris d’égalité et d’universalisme, n’a vu que dos ronds qu'il aura interpretés comme autant de consentements acquis !

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Ils savaient cela mais n’en ont pipé mot, soucieux de faire oublier ces longs épisodes allemands de leur histoire, soucieux d’intégration et d’excellence françaises, délaissant Goethe (qui vécut à Strasbourg) pour mieux déclamer les vers de Hugo, entonnant à pleins poumons la Marseillaise, laquelle fut chantée par Rouget de Lisle à Strasbourg, en 1789. Depuis le 23 novembre 1944, ils ont tant chanté la (juste) louange des libérateurs qui les ont délivrés de quatre années d’oppression hitlérienne que plus personne, à Paris, ne se souvient qu’ils ont, des siècles durant, partagé le destin d’un autre peuple. Auraient-ils passé sous silence cet autre passé dont ils se rendent compte aujourd'hui de l'importance considérable? Et par l'effet de quel processus amnésique en sont-ils venus à agir ainsi ?

 

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Ils portent une indéniable fierté française, fiers de leur contribution au dynamisme économique, fiers de leurs initiatives, fiers de leur bilinguisme. Ils sont parmi les premiers à soutenir la République et, longtemps, ont tenu leur singularité à l'abri de leur statut régional. Mais voilà que la République, sourde aux attentes de l'identité alsacienne, menace d'en priver les alsaciens par un mouvement de péréquation territoriale dont elle a le secret et dont elle présente des motifs au demeurant fort discutables. Et, désemparés, les alsaciens ne comprennent plus. Ils sont en colère désormais, en colère de n'avoir été ni entendus ni reconnus. En colère de n'avoir pass protesté lorsqu'il était temps de le faire. En colère d'avoir été trop ambigus?

 

crédits photo: alain mengus; musée historique de strasbourg