homère

Dans l'un des essais de "La Crise de la culture", Hannah Arendt nous rappelle qu'aux yeux des grecs de l'antiquité, toutes choses hormis les hommes sont immortelles, dieux autant qu'objets ou cailloux, d'une immortalité qui, à nous-autres hommes du XXIème, nous semble un sommum, mais qui, alors, n'était pas nécessairement enviable. En conséquence, nul besoin de mémoire pour ce qui est immortel. Les dieux et les cailloux n'ont pas de mémoire puisqu'ils sont là pour l'éternité. Au contraire des hommes, seules créatures, à qui échoit le "privilège" de la mort, conjurée de deux manières. En premier lieu, celle d'Hérodote, Homère ou Sophocle, lesquels livrent des hommes un récit, une trace durable de leur passage sur terre et de leurs hauts faits - sous le haut patronage de Mnémosyne, la première des Muses. Grâce à Homère, aujourd'hui encore (mais pour combien de temps?) restent dans les mémoires le souvenir du vaillant Achille et du rusé Ulysse. En second lieu, par leurs descendants dans la mémoire desquels les hommes demeurent (la tradition et le culte des ancêtres). Les hommes sont mortels et nul grec de l'antiquité n'aurait songé à s'en plaindre. Peut-être même les grecs considéraient-ils leur état comme hautement enviable. Les hommes d'alors trouvaient une forme d'immortalité dans les récits des aèdes et des poètes, ainsi que dans la mémoire de leurs descendants. Littérature et procréation sont les deux portes de l'immortalité, du moins aux yeux des grecs de l'antiquité.

Mais qu'en est-il des hommes de ce début du XXIème siècle? Les premières fois où vinrent à mes oreilles les hypothèses et expérimentations de "l'homme bionique" - un homme dont on remplacerait les organes et composants, au fur et à mesure de leur déficience, par des prothèses, des clones ou des tissus de synthèse mi-organiques, mi électroniques - les premières fois donc, je me suis laissé allé à une sorte d'illusoire espérance: la mort est vaincue, me suis-je dit, ou alors elle va l'être et, bientôt, nous serons les égaux des dieux! En réalité, la mort est seulement repoussée. Et de combien? Et que d'acharnement pour une ou deux décennies conquises. Que d'énergie et de ressources utilisées. Pour tous? Non! Pour quelques privilégiés à qui sera réservé l'accès aux cliniques surmédicalisées. Que d'énergie et de ressources pour garder en vie des créatures qui ne demandent peut-être qu'à prendre congé dignement de ce qu'elles ont chéri (législation sur la fin de vie). Que de narcissiques voire égoïstes efforts! Ne conviendrait-il pas plutôt de considérer toute cette question - symbolisée dans cette expression anglo-saxonne "forever young" - à la manière d'Hérodote et d'Homère? Quelle signification donner à cette propension à vouloir inverser le cours des choses? Est-ce un défi, non plus aux dieux, mais à Dieu?  Sous l'Ancien Régime, tenir de tels propos et nourrir de telles pensées, cela portait un nom: le blasphème. Mais l'Ancien Régime a été aboli!

A quoi servirait du reste l'immortalité, celle des pierres et des dieux? Qu'en ferions-nous? Enfants, les hommes rêvent aux amours qu'ils connaitront un jour. Adultes, ils vivent les amours dont ils ont rêvés. Vieillards, ils se souviennent des amours qu'ils ont vécus, en regret, remord ou délectation. Le reste n'est que chimère. Comme nous nous ennuyerions dans l'immortalité!