« La Bible est un ouvrage complexe et même scellé. Le Livre des livres est un livre de livres. Il est donc susceptible d'interprétation, il ne va pas sans une herméneutique. La Parole de Dieu […] s'est faite parole humaine, astreinte à la compréhension. Il n'y a pas d'acheminement direct à la Bible, il faut toujours une médiation au moins implicite : traduction, exégèse, histoire, genres littéraires, étude des styles, typologie, connaissance de la Tradition, lectio divina », ainsi s’exprimait, au début du siècle précédent, le jésuite Xavier Tilliette à propos de l’herméneutique, science de l’interprétation s’il en est ! Comme toute science, et plus peut-être encore, l’herméneutique suppose une discipline, des degrés, de l’ordre et de la méthode. Les hommes et femmes qui acquièrent un savoir et des compétences herméneutiques portent le nom de clercs, et leur groupe pourrait aisément se nommer: clergé.

Les médecins constituent un ordre social, voire une caste, caractérisée par des compétences, un langage, une méthodologie, des cercles ou encore des signes d’appartenance. Entrer dans l’ordre des médecins, en ce début de XXIème siècle, suppose quelques dix années de discipline, de rigueur, d’abnégation, d’ordre, de méthode et de travail. Nul ne songerait à s’improviser médecin sauf à vouloir transgresser. Peut-être ce qui vaut pour la santé et les maladies vaut-il aussi pour le Bien Public et les disciplines qui en administrent les volets et compartiments, à savoir le droit, l’économie, la sociologie et l’anthropologie, la géographie, l’histoire et d’autres encore. La démocratie populaire serait-elle un pari risqué?

 

« L’impatience est le vice suprême » déplorait Franz Kafka. Sans doute y avait-il de la part de Luther, au XVème siècle en

Martin-Luther

Allemagne, quelques raisons à vouloir secouer le joug d’un clergé coupable, à plus d’un titre, de simonie, d’arrogance, d’opulence voire de recel. Avant lui, quelques papes (Célestin V à la fin du XIII ème siècle, …) tentèrent de raisonner les fastes et les ors d’une Curie romaine dont la puissance était l’égale de celle des princes. Cependant, pour réduire l’influence du clergé, Luther s’est mis à contester son monopole de l’herméneutique : selon lui, tout homme possède en lui-même le pouvoir de parvenir à la compréhension des « saintes » écritures, sans l’intercession d’un clergé dont le dogme et la doxa, selon lui encore, obscurcissent autant qu’ils éclairent. Plus d’un prince se réclama de cette posture pour contester, non l’interprétation des « saintes » écritures, mais le pouvoir temporel d’un clergé qui s’en arrogeait le droit et le monopole. Ainsi éclatèrent les guerres de religion dans l’Europe du XVIème siècle : les princes catholiques « légitimes » opposés aux princes « rebelles » et, à leur suite, protestants ou réformés. La Réforme luthérienne ou calviniste n’est rien d’autre qu’une remise en cause de l’ordre monarchique prévalant à la fin du Moyen-Age, un ordre « légitime » et légitimé par un clergé qui revendiquait l’exclusivité de l’herméneutique.

Luther, lui-même lettré et érudit, n’a jamais prétendu abolir l’herméneutique. La compréhension des «saintes» écritures exige le même labeur et celui qui s’y astreint acquiert le rang de clerc, même sans inféodation à un clergé. Cette émancipation n’est pas sans effets bénéfiques, elle a permis l’accélération de « pensée profane », la philosophie, laquelle culmine avec les Lumières ou encore la Révolution française, et se démultiplie d’une façon parfois inquiétante dans la « pensée technique » dont Heidegger ou Hannah Arendt ont «topographié» les incohérences. Cependant la tentation de l’impatience est là. Et du caractère facultatif du clergé, les hommes - autoproclamés souverains à la suite de la Révolution - en ont déduit le caractère facultatif de l’herméneutique et de la discipline.

Cela s’est fait progressivement. D’abord les «saintes» écritures, dénommées à tort saintes alors qu’elles sont seulement sacrées ou inspirées. Il y a entre la sainteté et l’inspiration la même distance qu’entre le dogme et la proposition. Le dogme se veut hégémonique, indiscutable. La proposition se veut dialectique, rhétorique. Sans doute l’église catholique et romaine a-t-elle eu tort de «sanctifier» tant de choses qui sont seulement sacrées ou inspirées. Quant aux pasteurs luthériens, s’ils lisent la Bible avec le même scrupule qu’un curé, nombreux en revanche sont ceux qui, aujourd’hui, en font une lecture plus directe, littérale, s’en tenant à la lettre à défaut d’en saisir l’esprit. Sans l’herméneutique, le texte «sacré» prend des allures de mode d’emploi, de bréviaire ou de vademecum. Le poème souvent devient charade, empilement, babil ou encore « grand et intense dérèglement des sens » (Rimbaud). Grande est la tentation de prélever dans le « saint livre » tel passage au détriment de tel autre. Le sophisme et le cynisme viennent au secours de l’impatience. Le twitt est sans doute la forme la plus avancée (et dégradée) de la pensée profane. La doxa – spirituelle et traditionnelle – est remplacée par une autre – profane et progressiste – mise en forme par les professionnels de la communication et des éléments de langage. Avec l’abrogation de l’herméneutique, la pensée n’a nullement gagné en profondeur. Elle s’est répandue.

Quel rapport entre herméneutique et démocratie et, tout d’abord, qu’est-ce que la démocratie ? Les approches historiques du concept de démocratie sont innombrables. Elles oscillent entre la formule très ouverte d’Abraham Lincoln ("la démocratie est le gouvernement du peuple, pour le peuple, par le peuple"), reprise dans la constitution de 1958 de la cinquième république française, jusqu’aux formules très restrictives des démocraties grecque ou romaine, où le «peuple» était restreint aux représentants masculins fortunés et représentatifs. Dans son idéalisme peut-être infondé, Rousseau revendiquait une démocratie directe non représentative sur le modèle athénien, mais sans ilotes ni métèques, une démocratie où chaque homme interviendrait directement dans le processus d'approbation de la loi. Avec beaucoup de lucidité, l'abbé Emmanuel-

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Joseph Sieyès (1748-1836) préconisa à l'inverse une démocratie représentative et censitaire. Selon lui, "Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » (Discours du 7 septembre 1789) ". Sieyès se méfiait du peuple et estimait que la politique était une fonction sociale, supposant des compétences particulières que tous ne détenaient pas. Peut-être n'est-il pas abusif de parler d'herméneutique?

  

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Alexis de Tocqueville était parvenu à des conceptions semblables quant à l'exercice de la démocratie. A ses yeux, il importait avant tout que la société ne soit pas figée, comme l'était la société aristocratique où les positions sociales étaient définitives. Une société démocratique, à l'inverse, si elle ne procurait pas l'égalité de facto, permettait pour le moins l'évolution des positions, dans un sens ou dans l'autre. Cette "mobilité" sociale suppose quelque chose comme du mérite et des compétences (l'herméneutique), et Tocqueville n'était pas opposé au fait d'assoir le suffrage censitaire sur la propriété, à ses yeux une "garantie de compétences". En corollaire, il préconisait une instruction publique vigoureuse afin que l'inégalité des compétences se réduise et, avec le temps, que l'assiette censitaire puisse être étendue. Quant à Montesquieu, avant lui et plus encore, il témoignait du même genre de réticence à verser dans le modèle rousseauiste.

L'égalité des droits n'implique en aucune manière l'égalité des compétences, mais abroger l'hérméneutique afin que l'inégalité des compétences ne soit plus un obstacle à l'égalité des droits implique un danger démocratique dont nous ne soupçonnons pas l'ampleur et dont nous percevons depuis quelques temps les effets délétères.

La démocratie est une discipline autant qu'un chemin d'excellence!