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Richard Brautigan est cet auteur américain de la génération des Henry Miller ou encore Jim Harrison, connu pour des livres qui sont à la littérature ordinaire ce que les météorites sont aux vulgaires cailloux. "Un privé à Babylone" ou encore "Sucre de pastèque - La pêche à la truite en Amérique" ont imposé cet écrivain né à Tacoma en 1935, dans l'état de Washington. Une oeuvre éclectique, faite de petits riens recensés, selon ses critiques, avec une minutie d'orfèvre, avec un art de la briéveté élaboré au cours de ses longs séjours japonais d'où il revint avec un autre abécédaire - un almanach à la Hebel, serait-il plus juste de dire - à savoir "Tokyo-montana-express".

De quoi Richard Brautigan voulut-il nous parler, se demande-t-on après sa lecture. Que signifie cette succession de petits billets en apparence sans rapport les uns avec les autres: "De la perte d'une place de parking", "De certains corbeaux en train de bouffer des pneus de camion au coeur de l'hiver", "Ca mijote", "Les pieds qui dansent" ? Le seul lien entre ces petits événements liminaires semble être l'ennui d'un promeneur le long des chemins du monde où il cherche à s'arrêter à quelque chose. Et rien ne semble assez digne d'intérêt pour le retenir et lui inspirer plus de trois pages d'affilée. Les événements semblent adresser à RB des clins d'oeil et aussitôt vouloir le fuir, pour laisser entre ses mains des carcasses comme des chrysalides de papillons envolés. La vie de Richard Brautigan se serait-elle déroulée ailleurs que dans les lieux où il feignit la chercher?

 

Peut-être l'opus "Mémoires sauvés du vent" (So The Wind Won't Blow It All Away, paru en 1982, Richard Brautigan a alors 47 ans) donne-t-il quelques réponses. De quoi est-il question dans "Mémoires sauvés du vent", un petit livre étonnant et sincère comme une confession de condamné à mort? Un auteur parvenu à l'âge mûr (RB lui-même?) raconte (au sens du récit homérique) un événement tragique survenu à l'enfant de douze ans qu'il fut trois décennies plus tôt. Que l'événement fut tragique, nous l'apprenons dès le premier paragraphe: "J'ignorais, cet après-midi là, que la terre attendît de se changer à nouveau en tombe quelques brèves journées plus tard. Dommage que je n'ai pu arrêter la balle dans sa course et la remettre dans le canon de la 22 long rifle pour qu'elle parcoure en sens inverse la spirale, réintégrer le chargeur et se resolidarise avec la douille, se conduise enfin comme si on ne l'avait jamais tirée ni même chargée dans la carabine".

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L'auteur de 47 ans et l'enfant de 12 ans qu'il fut alors portent tour à tour le récit des événements de ces trois jours funestes qui séparent l'acquisition des balles et leur inexorable course le long de la spirale de la 22. Chaque fardeau est plus léger lorsqu'on le porte à deux, et le récit en acquiert une surprenante légèreté. Homère aussi parlait d'événements tragiques en des termes dépourvus de pathos, sans quoi qui aurait consenti à les sauver de l'oubli. "Elle prend un torchon et nettoie une tache imaginaire à l'autre bout du comptoir, essuyant un liquide renversé dont il n'y a pas trace", dit l'enfant de la serveuse que son petit ami a quittée, tandis qu'en dehors de la ville, "Le chant des merles est semblable à des points d'exclamation mélancoliques tapés à la machine une soirée d'été". 

L'enfant de douze ans pêche au bords d'étangs où "Les poissons ne mordent pas, c'est tout; mais je m'en fiche. J'attends, tout simplement, et c'est une façon d'attendre qui vaut bien  n'importe quelle autre façon d'attendre si l'on considère, selon toute attente, que toutes les attentes sa valent" et accumule de dérisoires pécules en récupérant les capsules de bière auprès d'un " ... vieil homme qui était veilleur de nuit dans une petite scierie des environs. Il vivait dans une petite cabane de la scierie et buvait de la bière. Il buvait beaucoup de bière en surveillant la scierie afin que nul ne vînt rien dérober. La scierie était très, très tranquille une fois les ouvriers rentrés chez eux. Il la surveillait une bouteille de bière à la main. Je crois qu'on aurait pu voler la scierie tout entière sans qu'il ne s'aperçut de rien", quand il ne rend pas service à une vieille femme qui lui confie: 

" - Je voudrais bien que mon mari ne soit pas mort.

- De quoi est-il mort? dis-je. Non que cela m'intéresse vraiment, mais il fallait bien que je dise quelque chose. On ne peut pas abandonner à son sort une remarque de ce genre, ne pas lui faire un brin de conduite d'un commentaire".

L'enfant de douze ans, sans père et sans nom (Jamais Richard Brautigan ne nomme son narrateur), s'ennuie et cède à un goût singulier: "Enfant, la mort des autres enfants m'intéressait beaucoup. Il est hors de doute que j'étais un gosse morbide et, lorsque mouraient d'autres enfants, le feu de ma curiosité de légiste en était instantanément ranimé".  Plus tard, "en février quarante-huit, cette curiosité allait devenir une réalité personnelle, mon existence entière y chavirerait pour y tournoyer en tous sens comme dans la scène "d'Alice au pays des Merveilles" qui se passe dans un cimetière où le lapin blanc joue les fossoyeurs pendant qu'Alice porte pour ses jeux un linceul tout piqué par les moisissures de la tombe". En attendant, l'enfant-légiste-morbide regarde les enterrements et joue avec la fille du croquemort dont il évite de toucher les mains toujours froides. "Je suppose que de vivre dans une maison funéraire, cela donne aux gens les mains froides".

L'enfant de douze ans croise encore la route d'un vieux, gazé pendant la guerre de quatorze, qui finit sa vie en pêchant au bord des étangs où un couple d'obèses vient régulièrement déposer tout un attirail de meubles pour passer des après-midi tranquilles. Et il rencontre David, un ami, un ami secret, le seul ami qu'il eut sans doute, avec qui il faisait l'école buissonnière et ... partait tirer à la carabine 22 long rifle sur les pommes d'un verger abandonné. Et bien sûr "tout se serait passé autrement si Superman m'avait dit d'aller chercher un hamburger. Au lieu de quoi, je traversai la rue et me dirigeai vers l'armumerie pour m'acheter une boîte de cartouches de 22. Le hamburger avait perdu. Le bruit de la compote instantanée avait gagné." Car dans l'Amérique d'alors, il circule autant d'armes que de jouets dans les garderies des enfants. "Aujourd'hui, regrette l'auteur de 47 ans, si vous aperceviez un gosse de douze ans avec une carabine debout devant une station-service, vous iriez alerter la Garde nationale et vous n'auriez sans doute pas tort. Le gosse en question se tiendrait vraisemblablement au beau milieu d'une pile de cadavres".   

Sans doute regrette-t-il que nul adulte n'ait dit à l'enfant d'alors de laisser ces cartouches et d'aller manger un hamburger à la place, au lieu de quoi la narrateur de 47 ans confesse: "J'ai un studio de cinéma gigantesque dans la tête et je n'ai cessé d'y travailler depuis le 17 février 1948. Cela fait maintenant trente et un ans que je travaille sur le même filon. Je crois qu'il s'agit d'un record. Je ne pense pas arriver à la fin un jour." Les après-midi de tir à la carabine se sont mal terminées, on l'aura compris, et l'enfant de douze ans nous livre encore de bouleversantes pages (tragiques, dépourvues de pathos) où il s'inflige en pénitence de longues enquêtes sur l'art du hamburger dont il regrettera sa vie entière ne pas avoir fait le choix au détriment d'une misérable boîte de cartouches de 22 long rifle.

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Je n'ai pas trouvé de Richard Brautigan une biographie qui mentionne un accident d'arme à feu survenu dans le cours de son enfance, quoique maint chroniqueur en soupçonne l'existence. Cependant le réalisme du récit, ressassé par plusieurs décennies de pénitence, d'errance et de vaine contrition, peut-il laisser susbister encore un doute? La précision lancinante des dates (comme si Richard Brautigan invitait le lecteur à vérifier les faits dans les chroniques des journaux), la justesse des anecdotes et des "petits riens" qui s'impriment dans la mémoire sensible d'un gosse qui vient de faire une grosse bêtise et ne sait plus dans quel trou de souris se cacher, tout cela plaide pour le récit autobiographique que Richard Brautigan aura, sa vie durant, repoussé, préférant l'exotisme japonais de haïkus et les anecdotes burlesques de la "Pêche à la truite en Amérique". Et quel récit! Un chef d'oeuvre à deux voix et un drame, d'une rare limpidité! Si on doit retenir un livre de RB, il s'agit sans conteste de "Mémoires sauvés du vent".

La rédemption est-elle venue à Richard Brautigan? Nul ne le sait. Et nul testament n'attendit dans sa maison de Bolinas où il s'est donné la mort en octobre 1984.