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Mardi 24 mars dernier, le contrôle aérien de la Provence détecte la trajectoire anormale d'un avion de ligne de la compagnie Germanwings, filiale de la prestigieuse Lufthansa, reliant Barcelone à Düsseldorf, et bientôt toutes les rédactions du monde relaient la terrible nouvelle: l'avion volant à trop basse altitude est entrée en collision avec la montagne à proximité de Barcelonette. Pulvérisé lors de l'impact, il transportait quelques cent cinquante personnes dont pas une seule n'a survécu.

Aussitôt les souvenirs des attentats du 7 janvier à Paris, ceux de Madrid, de Bruxelles ou encore du 11 septembre, reviennent à tous les esprits. Aussitôt CNN et BFM-TV déclenchent leurs redoutables machines à enquêter, prenant de vitesse les secouristes de la puissance publique. De l'avion et de ses passagers, il ne reste qu'une immense traine de débris d'identification difficile, et les questions affluent, plus nombreuses à mesure que les heures passent et que les experts défilent devant les caméras. Que s'est-il passé?

A l'heure où ce billet est écrit, et sans doute à l'heure où il sera lu, il est acquis avec une grande certitude - quoi qu'un doute subsiste ! - que le copilote de l'appareil a profité d'une pause du commandant de bord pour condamner le cockpit de l'intérieur et programmer les paramètres de vol fatals. Quelles sont les raisons qui ont poussé ce jeune allemand de vingt-huit ans à commettre l'irréparable? Il faut reconnaître à CNN, BFM-TV et i-Télé cette vertu: leur pugnace  insistance médiatique aura permis de porter aux yeux de l'opinion publique la plupart des éléments de ce drame et contraint la puissance publique à faire diligence dans ses enquêtes. Cependant, telle une médaille dont on ne voit pas le revers, cette apparente vertu n'est peut-être pas exempte de dangers. Et, d'une certaine manière, elle participe peut-être de ce paradigme dont la crash de l'avion est une manifestation.

Grace à une fuite opportune, le New York Times revèle les éléments déterminants de l'enquête (collectés par le BEA) avant même que, ulcéré, le procureur de la république ne les communique publiquement. Que les familles endeuillées aient hâte de savoir est parfaitement légitime. Mais la terre entière est prise à témoin. Pas un caillou qui n'ait été retourné. Pas un témoin visuel, riverain qui n'ait été questionné et requestionné. Pas un arrêt maladie, tweet, message ou indice concernant le jeune copilote qui n'ai été collecté, interrogé, analysé, commenté, comme si, à l'instant de l'impact, la vérité s'était éparpillée en mille morceaux et que sa reconstitution suppose un travail de titan dont on devine la terrible vanité.

CNN, BFM-TV et i-Télé sont passés maîtres dans l'art de connecter la terre entière à un fait divers - certes tragique - dont ils n'auront de cesse de retourner et d'ausculter tous les éléments et d'imposer, dans l'espace public, une sorte de panique médiatique. Le commentaire d'un riverain qui croit avoir entendu quelque chose devient un événement répété en boucle. De même la consternation d'une amie qui se flatte d'avoir connu le copilote chez qui elle n'avait détecté rien qui ait pu laisser présager son geste funeste. A l'heure où ce billet est écrit, l'emballement est à son comble. Songez: chacun d'entre nous a déjà fait un voyage en avion, chacun d'entre nous est donc une victime potentielle d'un déséquilibré dormant qui profite de l'absence du commandant de bord pour commettre l'irréparable. Et lorsque la panique est à son comble, chacun est avide de connaître les mesures qui permettront d'éviter que l'accident ne se reproduise.

L'événement se déplace. La boîte de Pandore grande ouverte de l'émotion et de la panique doit à présent être refermée, car - en ces temps post-modernes de la technologie et de la prévisibilité - il ne saurait y avoir de risque qui ne trouve sa parade, son pare-feu, son assurance. CNN, BFM-TV et i-Télé se frottent les mains, ils ont devant eux des heures et des heures - voire des jours et des jours - de directs, d'interviews, d'enquêtes, de reportages et de plateaux d'experts. Les choses vont vite. Les choses sont pensées dans la vitesse, laquelle n'est que le terme courtois de la précipitation. Avant la fin de la semaine qui vient, toutes les dispositions législatives, techniques, règlementaires ou encore sécuritaires, devront avoir été prises. Les esprits sont habitués à penser dans la vitesse et en oublient que la pensée rapide est peut-être l'une des raisons de leur profond désarroi.  

La pensée doit se mouvoir avec rapidité - cela est à la fois intangible et hautement souhaitable- mais elle doit en revanche se garder des conclusions hâtives. Or, là-aussi, l'emballement est maximal. Tandis que les experts tentent de rassurer l'opinion publique paniquée - cela arrive une fois sur un million, l'avion reste le moyen le plus sûr, etc, etc -, les consultants en maîtrise de la peur de l'avion enregistrent une recrudescence d'inscriptions, et d'autres experts en tous genres recommandent, qui la transmission du dossier médical à l'employeur, qui des réaménagements de cockpits, qui de nouvelles procédures d'accès à la profession, d'accès à l'embarquement, de détections de profils psychologiques à risque, etc. Pendant ce temps, l'initiative d'un autre commandant de bord allemand consistant à rencontrer ses passagers un à un, et les rassurer quant à ses intentions de retouver les membres de sa famille à la fin de la journée de travail, cette initiative donne à méditer. A l'évidence, il reste donc des hommes qui osent reprendre la main sur les procédures!

Les procédures! Voilà le maître-mot, car la tentation est grande de répondre à de nouvelles situations de danger par un sucroît de procédures. Comme si ce mouvement allait de soi. Pour comprendre combien ce mouvement semble être le seul que nous soyons désormais capables d'envisager, prenons un exemple: celui d'un passage piéton emprunté par de jeunes enfants qui se rendent à l'école. La route traversée est passante, les voitures circulent à vive allure, malgré les panneaux, les chicanes, les détecteurs de vitesse et la surveillance épisodique exercée par les forces de l'ordre. Ces mesures de prévention sont nécessaires, malgré cela des accidents surviennent, et nulle mesure aussi drastique soit-elle n'éliminera jamais tout danger. Mais il y a une autre façon de réagir: elle consiste à apprendre aux jeunes enfants en quoi le danger consiste, leur donner une perception physique du danger, de telle sorte que, spontanément, d'instinct, ils adoptent les attitudes de prudence requises. L'apprentissage de l'autonomie et de la responsabilité, en alternative (complémentaire !) aux procédures.

Le jeune copilote allemand était-il en situation d'autonomie insuffisante? Sans doute avait-il toutes les compétences requises (les fameux prérequis). Il était capable de décliner les check-lists les plus complexes. Il était capable dans une situation donnée d'enclencher le bon levier, cependant, pendant les huit dernières minutes de sa vie (dont nous ne connaîtrons jamais le déroulé, malgré nos investigations) ce copilote a perdu toute raison pour continuer à faire voler l'avion à l'horizontale et lui éviter la rencontre d'une montagne. Il savait calculer une trajectoire et rectifier un plan de vol, donner des comptes-rendus précis d'activité, indiquer le niveau des soutes de carburant et lire des prévisions météo, mais il ne savait plus comment combiner tout cela. Autrement dit, il avait perdu toutes raisons - toute common decency - pour piloter son avion dans le sens commun, et déposer ses passagers là où ils avaient l'intention de se rendre.

Les psychiatres, psychologues et experts en sciences comportementales gloseront à l'infini sur ce qu'il s'est passé dans l'esprit du malheureux copilote. Ils chercheront encore à savoir si un médicament quelconque n'aurait pas pu empêcher sa "folie" ou si une procédure plus stricte n'aurait pas été à même de l'écarter des responsabilités. Action, réaction. Danger, procédure, médicament! Regardons les choses avec un peu plus de hauteur et remarquons les similitudes avec les attentats du 7 janvier à Paris. Dans les deux cas, les "assassins" avaient perdu la notion du prix de la vie, de leurs vies, pour mieux entraîner des tiers dans leur propre destruction. Cela porte un nom: le nihilisme! Même si dans l'un des cas Dieu est pris à témoin. Le nihilisme est sans doute le stade le plus abouti de la perte de sens, de repères, de communauté, de lien (cf: religere, en latin, qui signifie à la fois relier et religion). Le nihilisme n'est pas une folie stricto sensu mais l'état d'esprit de celui qui est sorti de la communauté des hommes et que nulle procédure ne fera revenir!

Les nihilistes hantent les romans de Dostoïevski (cf Les Démons, les Frères Karamazov, etc) et la littérature est sans doute le meilleur livre de chevet pour comprendre l'incompréhensible. Mais les nihilistes ont commencé par perdre Dieu pour s'en remettre exclusivement au sens de l'histoire. Le jeune copilote allemand n'était peut-être pas un nihiliste dogmatique mais il en était un lointain descendant. Non qu'il ait été enseigné à l'école du nihilisme, mais, au même titre que les frères assassins du 7 janvier, il fait partie de cette génération dépourvue d'humanités, au sens classique de ce terme. Non seulement n'aura-t-il pas appris un mot de grec ou de latin mais, surtout, il sera resté soigneusement éloigné - on l'aura tenu éloigné - de tout ce qui aurait pu éduquer sa pensée, nourrie par la vacuité prodigieuse des jeux électroniques et l'indigence des réseaux sociaux qui né véhiculent que slogans et lieux communs. Peut-être ce qui aura rendu fou le jeune copilote allemand n'est-il pas cette sorte de "folie" dont les psychiatres tenteront en vain de cartographier les états et les symptômes, mais cette absence de sens et de surcroît d'utilité contenu dans les procédures, les modes d'emplois, les check listes et les indicateurs touristiques. Peut-être les romans -clés de décyptage du chaos - sont-ils restés aux yeux du copilote tels d'incompréhensibles suites de mots et de phrases, vides de sens. Et telle ministre de l'éducation nationale qui oeuvre à l'éradication des derniers vestiges de grec et de latin serait bien avisée de se demander ce qui, désormais, pourra donner sens, lorsque les noms d'Aristote, d'Homère, de Sophocle ou d'Hérodote auront disparu.

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Pour éviter que d'autres pilotes "fous" ne précipitent leurs avions et leurs passagers contre des montagnes où ne les attend nulle révélation, il convient certes, dans un premier temps, de prendre des "mesures d'urgences" et de renforcer les procédures. Mais si l'on souhaite que les pilotes soient "assez grands" (autonomes?) pour s'empêcher de le faire d'eux-mêmes, il faut qu'ils redeviennent des "hommes sensés" et étudient les humanités avec autant de soin que les check listes. Hannah Arendt (ci-contre) explique très bien cela dans son cycle d'essais, notamment "La crise de la culture" (mais il est vrai qu'Hannah Arendt fait de fréquentes références au grec et à la pensée grecque): "Nous connaissons la curieuse absence de sens qu'engendrent en fin de compte toutes ces philosophies strictement utilitaires si caractéristiques de la première phase industrielle de l'époque moderne où les hommes, fascinés par les possibilités nouvelles de la fabrication, ont tout pensé en termes de moyens et de fins, c'est à dire de catégories dont la validité avait sa source et sa justification dans l'expérience de la production d'objets d'usage. Le mal réside dans la nature du cadre conceptuel moyens-fins qui partout où il est appliqué change immédiatement tout but atteint en moyen d'une fin nouvelle, et, pour ainsi dire, en détruit par là le sens, jusqu'à ce qu'au milieu de l'interrogation utilitaire apparemment sans fin : "A quoi sert ...?", au milieu de la progression apparemment sans fin où le but d'aujourd'hui devient le moyen d'un meilleur lendemain, apparaisse l'unique question à laquelle aucune pensée utilitaire ne peut jamais répondre : "Et qu'elle est l'utilité de l'utilité? " comme la formula un jour succinctement (le poète) Lessing".

Un avion s'abîme contre la montagne de Barcelonette, mais nulle pensée n'était en mesure de le retenir.