Malgré tous les efforts que déploient les compagnies de chemin de fer – et ils sont conséquents - les « tags » continuent de prospérer sur les trains, notamment ceux dits de la vie quotidienne, les TER et les trains du SDIF, autrement dits les trains des banlieues parisienne ou provinciales, rebaptisées couronnes périurbaines pour les besoins des « politiques d’aménagement du territoire dans le respect des péréquations nationales et des luttes contre les discriminations ». (Je ne sais pas si vous avez remarqué cette propension de la puissance publique  à confondre les fins et les moyens, en d’autres termes à se désigner comme investie des objectifs plutôt que des moyens, ou encore, plus prosaïquement, à prendre les vessies pour des lanternes et les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages). Pas touche, « les trains de la vie quotidienne », ça doit rester immaculé. Cela a son petit air champêtre voire bucolique. On imagine à leur bord d'élégantes quadras DRH dans des start-up (qui montent et recrutent), ayant confié leurs marmots trilingues à des puéricultrices triées sur le volet, rejoindre un bureau paysager où les attendent des expressos servis par des sosies de George Clooney et des rendez-vous costard-cravate qui dégainent leurs cartes de visite aussi vite qu’un bon mot. On les imagine, jambes croisées dans une sensuelle nonchalance, derrière la vitre immaculée d’un TER flambant neuf, en train de tourner les pages du dernier best-seller recommandé par l'establishment médiatico-littéraire. Alors on se dit, qu’est-ce qui les prend, tous ces graphistes délinquants, à s’obstiner à taguer les trains ?

Mais les banlieues restent des banlieues, les territoires perdus des territoires perdus et les zones de pauvreté des zones de pauvreté, en dépit des efforts technocratiques à les nommer par des catégories statistiques plus présentables. Et les « trains de la vie quotidienne », à six heures de matin en sortie de remisage, avec leurs sièges en skaï qui sentent les détergents industriels, ressemblent à des trains de banlieue dans lesquels on se calfeutre en espérant que tout ira bien et que nul relou ne viendra vous baratiner. Quant aux artistes, il y en a partout, chez les pauvres et chez les gominés. Sauf que les uns ont le droit d’appeler « art » leurs éclaboussures chromatiques et conjugaisons de matériaux aux vertus retrouvées, et que les autres n’ont qu’à bien se tenir. Les uns bénéficient du un pour cent culturel que la loi française oblige tout maître d’ouvrage (dans le cas du tramway de Bordeaux, quelques 8 millions €) à consacrer à des œuvres d’art, lesquelles sont sélectionnées dans le cadre d’appels d’offres alambiqués avant d’être présentées au public avec force supports publicitaires pour bien faire comprendre qu’il s’agit d’art et non de mobilier de jardin. Quant aux autres, il leur reste les friches industrielles (devant lesquelles les bobos s’extasient les dimanches) et les trains de banlieue, remisés comme des chiens abandonnés à l’extrémité des voies de garage, sur lesquels (friches ou trains) ils badigeonnent de grands graffitis psychédéliques arc-en-ciel, dont certains ressemblent à de l’art contemporain raté et d’autres à de divines pépites.

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Comment les compagnies de chemins de fer réagissent-elles face à ce détournement de leurs parois lisses? A propos des tags et graffitis, sans nulle considération pour les pépites, elles parlent sans ambiguïté de vandalisme et de fléau.  A leurs yeux, l’artiste-grapheur n’est qu’un « tagueur (qui) éprouve le besoin de se distinguer, en bravant l’interdit et en mettant la société au défi de l'en empêcher », avec un malus pour la « catégorie des tagueurs qui se veulent "artistes" ». La clientèle est prise à témoin, supposée en proie à un « risque de sentiment d’insécurité », ce qui ne manque pas d’ironique saveur lorsqu’on prend en considération les autres sources d’insécurité potentielle. La puissance publique et les compagnies ferroviaires qu’elles mandatent rangent les tags et les graffitis au rang de la délinquance civile, qu’elles combattent avec l’arsenal sécuritaire et répressif, alors même que (en Suisse, en Allemagne, au Japon ou au Danemark) circulent des trains peinturlurés avec des logos, des images ou des produits culturels de grandes marques, en échange sans doute d’une manne publicitaire non-négligeable.

Les grapheurs et artistes-taggueurs, quant à eux, « s’emparent » des supports (murs ou mobiles) qu’ils ne seraient pas en mesure de se payer, mais la puissance publique aurait peut-être meilleur compte à passer avec eux un « pacte », plutôt qu’à consacrer des sommes parfois astronomiques à faire disparaître leurs "oeuvres"  dont elle pourrait être un mécène éclairé.